Deux soirées, six chorégraphes et des ambitions. La danse en voit de toutes les couleurs. Sommets, révélations et déception.
Les difficultés économiques dans la culture ont au moins ceci de bon: faute d’être assez au large pour multiplier les productions lyriques, les maisons d’opéra s’appuient sur leur ballet. À Paris, comme en région, le nombre de spectacles augmente et les danseurs s’affûtent. Deux nouveaux programmes baptisés Avant la tempête à Lyon et Joy à Bordeaux, ont montré avec panache mardi et mercredi que les ballets des opéras de région en ont sous le pied.
« Avant la tempête » ? On serait plutôt après elle. Car cette soirée qui fait entrer au répertoire The Grey Area, pièce sur pointes de David Dawson, et reprend Actus... , solo de Lucinda Childs, et Enemy in the Figure de William Forsythe montre que la compagnie dont le niveau avait dégringolé (au point que Forsythe lui ait retiré ses pièces), est bel et bien sortie de la tempête. Le capitaine à la barre pour le sauvetage est Cédric Andrieux, à sa tête depuis 2023. La soirée va crescendo. Dawson, qui a été danseur chez Forsythe, livre sur la scène baignée dans un beau dégradé de gris, une pièce élégante où il part en apnée dans ses souvenirs. Ce qui affleure dans ce quintet de trois filles et deux garçons, c’est la manière dont Forsythe règle l’entrée et la sortie des danseurs, leurs assemblages bien calculés, les moments de virtuosité pure qui se défont en une seconde pour laisser place à des marches vers les coulisses, ces ports de bras horizontaux, les danseurs qui montent sur pointes suivant une décharge électro de Niels Lanz qui les emporte. Les citations s’enchaînent dans un hommage bien lissé au maître, comme si Dawson plongeait par-delà Forsythe, dans l’éternité mémorielle du ballet classique. Pour clore la pièce, le rideau descend lentement, à la Forsythe, tandis que les danseurs continuent leur ballet. Même final pour Enemy in the Figure, mais sur un paysage autrement accidenté.
Sur la scène, un projecteur à roulettes, un paravent monumental et une corde posée au sol qui court d’un bout à l’autre, comme un reptile, disparaissant derrière le paravent pour en ressortir. L’ennemi, c’est ce qui se cache et qui d’un coup vous aveugle. Passage du blanc au noir, du justaucorps lisse au costume à franges, jeux d’ombres et de lumières, conjugués sur le mode explosif et complètement imprévisible par onze danseurs. Parce que la troupe a repris son niveau, les personnalités se distinguent et se coulent dans la musique de Thom Willems : sur ses chocs, leur danse d’abord lascive, explose, rebondit, fuse avec une versatilité éblouissante. Rien n’est prévisible dans cette pièce à 100 000 volts et mille surprises dont le ballet de Lyon relève le défi. On se réjouit que la saison prochaine, il reprenne Workwithinwork de Forsythe en plus du Sacre du printemps de Mats Ek et de House de Sharon Eyal, en plus de La Nuit transfigurée d’Anne Teresa de Keermsaeker et d’une création des van Opstal, en plus d’une autre d’Alessandro Sciarroni et de la reprise de Dance de Lucinda Childs.
Celle-ci laisse un solo dans la soirée d’Avant la tempête. Il ouvre une respiration idéale entre Dawson et son maître. Quelques pas en silence, dans une bande de lumière. Quelques instants d’une danse que Noëlle Conjaud laisse éclore de son intimité. Elle tend un pied comme un baigneur goûte l’eau de la mer et c’est tout l’espace qui se met à vibrer. S’égrènent soudain quelques mesures d’une cantate de Bach. Un rien du tout, mais qui nous laisse frémissant comme si on assistait au premier matin du monde. Quelle interprète!
Si avec ce programme, le ballet de Lyon en impose par sa recherche de l’absolu, à Bordeaux, y’a de la joie. La compagnie en fait sa quête à travers trois chorégraphies tout simplement humaines. Et la soirée titrée Joy tire son nom de la pièce éponyme d’Alexander Ekman. Le suédois a un style bien à lui : chorégraphie simplex et images fortes, pour servir l’insolence, registre qui jusqu’à lui échappait peu ou prou au ballet. Il avoue avoir écrit Joy pour se guérir d’un chagrin d’amour. La danse est-elle capable de cela? s’est-il demandé. Et de poser la question aux interprètes, pour la conjuguer à l’intention des spectateurs qui sont, pour leur malheur, souligne Ekman, prisonniers du spectacle. Ekman manie son art entre provocations et surprises. La joie s’impose! Elle diffuse aussi dans L’amour Sorcier, création d’Iratxe Ansa et Igor Bacovich. Ils visent l’envoûtement et osent le convoquer : dramaturgie inventive, vocabulaire plein d’audace, scénographie intelligente. En spectre et en sorcière Riku Ota et Sarah Leduc ensorcellent tandis que l’amour brûle entre Hélène Bernardou et Tangui Trevinal. Voilà de quoi rattraper une soirée qui commence avec Hurry up, we’re dreaming de Justin Peck, chorégraphe résident du New York City Ballet, qui a signé les chorégraphies du récent film de West Side Story. On a l’impression qu’il n’en sort pas. Danseurs en baskets et tenues lamées, Hurry up est vu et revu. Une bulle de savon sur la musique électro de M83.
Avant la Tempête à l’Opéra de Lyon jusqu’au 25 avril
Joy au Grand Théâtre de Bordeaux jusqu’au 30 avril

il y a 16 hour
1



