Depuis son élection en 2024, Donald Trump réussit l’exploit de toujours garder l’attention sur lui quel que soit le domaine pour lequel il affirme prendre une décision. Cette personnalisation extrême d’un gouvernement amène ainsi de nombreux observateurs à croire que le président des États-Unis, tel un roi, est seul à décider, oubliant au passage que les dirigeants d’autres pays comme le Canada ou la France ont en fait beaucoup plus de pouvoirs discrétionnaires.
Prenons l’exemple des multiples déclarations de Donald Trump concernant la recherche scientifique. Début mai 2025, il a fait connaître son projet de budget pour 2026, annonçant aux principaux organismes de recherche fédéraux des coupures allant d’un tiers à la moitié. Plus précisément, le document indiquait que la National Science Foundation (NSF), la principale agence qui finance la recherche fondamentale (hors médecine) aux États-Unis, et la Nasa verraient leur budget réduit d’environ 50 %, alors que celui des NIH, les instituts américains de santé, serait rogné de près de 40 %. Aussitôt, les scientifiques ont naturellement hurlé au désastre, annonçant une catastrophe pour un pays dont le niveau habituel d’investissement dépasse largement celui de tous les autres. On ne prévoyait rien de moins que le déclin rapide de la science américaine face à d’autres pays dont, au premier chef, la Chine. La crise de confiance a été exacerbée par le gel arbitraire des subventions pour les chercheurs et les universités traitant de sujets que le gouvernement Trump considère comme « idéologiques », et par le climatoscepticisme et la critique des vaccins qu’affiche l’équipe choisie par le président pour diriger les divers organismes fédéraux.
Observant ce mouvement de panique largement diffusé dans les médias, j’étais toutefois de ceux qui prédisaient qu’aucune de ces coupures extravagantes ne se matérialiserait. Pourquoi ? Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le mécanisme de décision qui mène à l’adoption du budget des États-Unis. La première étape est la soumission d’un projet par le président (la branche exécutive) à la Chambre des représentants et au Sénat, les branches législatives du gouvernement. Ce processus budgétaire se décline en 12 projets de lois associés aux 12 sous-commissions qui, dans ces deux institutions, sont dédiées aux crédits, lesquelles couvrent différents domaines des dépenses fédérales. Les membres de ces sous-commissions examinent alors en détail les propositions du président et les modifient en fonction des intérêts des élus des deux chambres, qui se réunissent ensuite pour négocier leurs différends et s’accorder sur un projet commun. Chaque projet modifié est alors renvoyé au président qui peut l’approuver ou le refuser. Mais un tel véto est risqué, car il entraîne un « shutdown », un gel des paiements, notamment celui des employés fédéraux. Ce manège a toujours été le même et, chaque année, reconduit la lutte entre républicains et démocrates pour se terminer par un compromis acceptable par tous.
Le premier test de ma prédiction est survenu en novembre 2025 avec l’adoption du projet de loi qui couvrait la recherche en alimentation et en agriculture. Alors que Donald Trump réclamait une coupure de 38 %, le résultat final fut… zéro baisse ! Puis, début janvier 2026, la Chambre des représentants et le Sénat ont refusé encore une fois la coupe drastique de 55 % pour la NSF et l’ont ramenée à 3,4 % (soit 300 millions de dollars sur un total de 9,06 milliards) alors que le budget de la Nasa n’a été amputé que de 1,1 % (84 millions de dollars sur un total de 7,25 milliards) au lieu des 47 % réclamés par l’exécutif. Mieux encore, le budget des NIH a vu sa dotation augmentée de 415 millions de dollars, soit de près de 1 % ! Quant à celui du département de l’Énergie, il s’est accru de presque 2 %, passant de 8,24 à 8,4 milliards de dollars alors qu’une coupure d’un milliard était demandée.
Ces exemples suffisent amplement à rappeler qu’aux États-Unis, le président ne décide pas des budgets, lesquels relèvent des élus à la Chambre des représentants et au Sénat. Il peut toujours mettre un véto final, mais alors il faut recommencer. La négociation se fait donc de manière qu’il signe finalement un budget de compromis. Une autre raison qui justifiait de mettre en doute la mise en œuvre de ces demandes extravagantes est que, depuis le début des années 1980, les élus, tant démocrates que républicains, ont refusé toutes les demandes présidentielles de coupure importante des budgets alloués à la recherche et qu’à chaque fois, le président a signé des compromis en leur faveur. D’ailleurs, comme le montre une étude récente, les augmentations de budget ont été plus souvent adoptées sous des présidences républicaines que démocrates.
Une raison qui contribue à expliquer l’énorme décalage entre les demandes de coupure des présidents et les décisions des élus est bien sûr que ces derniers sont plus proches de leurs électeurs et que les coupes demandées affectent des emplois dans des organismes dispersés dans la plupart des États des gouverneurs et des sénateurs. Ainsi, la Nasa insiste sur le fait que « les 50 États américains aident la Nasa à explorer l’espace ».
Les scientifiques américains jouiront encore en 2026 des budgets de recherche les plus importants au monde
Le fait que les gouverneurs et les sénateurs peuvent mettre un frein aux ambitions souvent délirantes du président reflète bien la théorie des checks and balances (contrôles et contrepoids) à la base de la Constitution américaine, laquelle vise justement à éviter la tyrannie des rois. Bien sûr, cela n’empêche pas un gouvernement élu d’avoir un pouvoir de nuisance et d’imposer certaines de ses convictions en agissant à l’intérieur des organisations pour redéfinir leurs objectifs prioritaires. Mais quoi qu’on puisse en penser, les États-Unis demeurent encore une démocratie et malgré les perturbations importantes apportées par le président Trump, les scientifiques américains jouiront encore en 2026 des budgets de recherche les plus importants au monde.

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