Idées. Si Donald Trump joue gros au Moyen-Orient, Benyamin Netanyahou a lui une opportunité historique de se débarrasser de la menace existentielle iranienne, tout en préservant son avenir politique. Qu'importent les conséquences pour la région...
Publié le 02/03/2026 à 17:00
Le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ont tenu une conférence de presse après leur rencontre au club Mar-a-Lago de Trump à Palm Beach, en Floride, le 29 décembre 2025.
REUTERS/Jonathan Ernst
C’est l’avantage de partir en guerre aux côtés de Donald Trump : toute l’attention se concentre sur le président américain, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Dans la conduite des opérations contre l’Iran, les Israéliens font bien plus figure d’égaux des Américains que d’associés juniors. Rien qu'au premier jour de l’attaque, près de 200 avions israéliens ont touché plus de 500 cibles sur le sol iranien. Qu’importe, les médias occidentaux se focalisent sur la "guerre de Trump". L’issue de ce conflit, comme l’évolution de l’Iran après la mort d’Ali Khamenei, restent bien incertaines. Le régime de Téhéran va-t-il se radicaliser, se "vénézualiser" ou s’effondrer ? Mais d’ores et déjà, on peut déclarer un grand gagnant : Benyamin Netanyahou.
Il y a trois ans, les militaires israéliens n’avaient que deux obsessions. L’une toute proche, le Hezbollah à la frontière libanaise, et l’autre à près de 2 000 kilomètres, le régime islamique iranien, perçu de loin comme la plus grande menace pour l’existence de l’État juif. Plus personne ne semblait alors se préoccuper de Gaza et du Hamas, qu’on croyait sous contrôle grâce à la technologie israélienne, à la manne financière du Qatar et au pécule des travailleurs gazaouis autorisés à entrer sur le territoire israélien. Décidé par Yahya Sinouar sans consulter le parrain iranien, le 7 octobre 2023 fut à la fois un désastre du renseignement israélien – dont Netanyahou n’a toujours pas répondu – et une incroyable opportunité historique pour se débarrasser de "l’axe de la résistance" centré autour de Téhéran.
Plus de deux ans après le jour le plus tragique de l’histoire d’Israël, le bilan de Tsahal et du Mossad est spectaculaire : le Hamas a été décimé, Hassan Nasrallah, charismatique chef du Hezbollah, tué par une frappe, tandis que son organisation s’est retrouvée humiliée par l’opération des bipeurs. Allié de l’Iran, le dictateur syrien Bachar el-Assad a dû fuir, honteusement, à Moscou. Mais Bibi Netanyahou vient d’obtenir son plus prestigieux trophée avec la mort d’Ali Khamenei. Victime d’hubris, le leader chiite n’a sans doute pas cru que le Premier ministre israélien arriverait à convaincre Donald Trump de déclencher une telle foudre.
Mises très différentes
S’ils sont partenaires, Netanyahou et Trump ont pourtant des mises très différentes dans cette attaque. Ancien propriétaire de casinos, le président américain a fait un pari risqué et peut perdre gros. Il s’est fait élire sur une promesse d’en finir avec les "guerres éternelles", sa base Maga ne goûte guère aux aventures étrangères, et cette intervention en Iran était au départ très impopulaire aux Etats-Unis, moins d’un tiers des Américains estimant qu’il fallait prendre des mesures militaires contre Téhéran. Si le prix du pétrole s’envole du fait d’une crise durable au Moyen-Orient, Trump aura à répondre à son électorat, très sensible au coût de la vie et à l’inflation.
Sur le plan géopolitique, le président américain doit compter avec des alliés arabes, très généreux pour ses investissements personnels, qui ont tout fait pour empêcher cette attaque par souci de la stabilité dans la région, et en guise de remerciements se retrouvent aujourd’hui durement frappés par l’Iran. "Tout le modèle de stabilité, de la belle vie, de la dolce vita des pays du Golfe s’est effondré. Et les Iraniens peuvent frapper encore plus fort, ce qui créerait d’énormes problèmes pour le modèle économique de Dubaï comme de toute la région. C’est la raison pour laquelle Mohammed ben Salmane (MBS), contrairement à ce qu’a affirmé le Washington Post, n’était pas en faveur d’une attaque de l’Iran. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis (EAU) veulent que cela se termine le plus vite possible", décrypte Bernard Haykel, professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton et chercheur à l’Hudson Institute.
"Enfin une guerre juste !"
Benyamin Netanyahou n’a lui pas ces préoccupations. Si l’armée israélienne craignait à juste titre les missiles iraniens, la population israélienne est très majoritairement prête à des sacrifices pour se débarrasser d’une menace existentielle. Sa décision d’attaquer l’Iran moins d’un an après la "guerre des Douze Jours" a été saluée, y compris par les habituels détracteurs de Bibi. "Enfin une guerre juste !" a fait savoir dans The Economist Yair Lapid, qui se décrit comme son "rival politique le plus féroce". "Au cours de toutes mes années en politique, je ne me souviens pas d'un tel consensus sur un sujet quelconque", assure l’ancien Premier ministre. Ne faisant jamais de distinction entre le futur du pays et son propre avenir politique, le fin stratège Netanyahou y voit une opportunité pour remporter les prochaines élections législatives, qu’il peut anticiper à travers une dissolution. Contrairement à Donald Trump qui aime les opérations courtes, le gouvernement israélien a proclamé l’état d’urgence jusqu’au 12 mars, signe de sa volonté de profiter au maximum de cette séquence pour bombarder l’Iran. "Nous avons de nombreux jours de combat devant nous" a déclaré le chef d’état-major Eyal Zamir.
"Pour Trump, un succès militaire en Iran ne va pas lui faire gagner les élections de mi-mandat. Mais Netanyahou a lui besoin de se faire pardonner l’impréparation militaire qui a abouti au pogrom du 7 octobre. L’opération contre le Hezbollah était déjà une victoire forte. Mais là, s’il est capable d’éradiquer la menace iranienne, il restera comme le leader le plus prestigieux d’Israël depuis son indépendance, outre son record de longévité en tant que Premier ministre. Ce serait pour lui un gain politique remarquable", résume Gilles Kepel, professeur émérite des universités et grand spécialiste de la région.
Même s’il a appelé la population iranienne à renverser le régime, l'avenir de l'Iran importe bien moins à Benyamin Netanyahou qu’à Donald Trump ou à Mohammed ben Salmane. Une seule chose compte pour les Israéliens : que le pays soit durablement affaibli sur le plan militaire, privé de programme nucléaire et vacciné contre ses obsessions antisionistes et islamistes. "Les pays du Golfe ne veulent surtout pas d’un Iran basculant dans le chaos, craignant notamment l’arrivée massive de réfugiés. A l’inverse, je pense que les Israéliens s’en fichent. Si l’Iran implose, sans État centralisé, ce ne serait pas un problème pour eux. Tandis que les Saoudiens, mais aussi les Américains, veulent éviter ça, car cela créerait une instabilité énorme dans la région, bien plus que ce qui se passe aujourd’hui au Yémen ou au Soudan", note Bernard Haykel.
Hezbollah et Houthistes
Dans ce qui a tout d’une démarche suicidaire, le Hezbollah vient de faire un cadeau supplémentaire à Netanyahou en frappant Israël en réaction après la mort de Khamenei. Une occasion en or pour l’armée israélienne de repasser à l’offensive au sud du Liban. Mais Israël pourrait aussi vouloir cibler le dernier maillon de "l’axe de la résistance", les Houthistes au Yémen. Allié aux Emirats arabes unis, l’Etat hébreu a été le premier au monde à reconnaître le Somaliland, territoire du nord de la Somalie qui occupe un espace stratégique face au Yémen.
Sur le plan géopolitique, la démonstration de force israélienne n’aura échappé à personne au Moyen-Orient. "On voit qu’Israël est la grande puissance de la région, qui peut frapper n’importe qui et n’importe quand", souligne Bernard Haykel. De quoi attirer des Etats arabes qui savent la protection américaine volatile. Ces derniers mois, le rapprochement escompté entre Tel Aviv et Ryad s’était éloigné du fait du scandale humanitaire à Gaza, mais aussi de la rivalité entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Mais les ripostes iraniennes contre les pays du Golfe poussent à une alliance informelle entre Israël, Etats-Unis, EAU et Arabie saoudite. En dépit de leurs rancœurs personnelles, MBS et MBZ (Mohammed ben Zayed), président des Émirats arabes unis, se sont officiellement reparlé. La radicalisation du régime iranien pourrait bien concrétiser ce que les accords d’Abraham n’avaient pas réussi à réaliser en temps de paix.

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