« Kanye West en concert au stade Vélodrome à Marseille, c’est le canular de l’année ? » s’amuse une figure emblématique du monde du rap en France. Ce mercredi matin, les fans de hip-hop américain ont d’abord cru à une mauvaise blague. Sur les réseaux sociaux officiels de l’Orange Vélodrome, annonce rapidement relayée par La Provence, il est pourtant écrit noir sur blanc que Kanye West se produira le 11 juin prochain à Marseille (Bouches-du-Rhône). La mise en vente des places est annoncée pour le 11 mars.
L’incrédulité est immédiate. Comment l’artiste de 48 ans, qui multiplie depuis des années les déclarations antisémites et racistes et a encore récemment sorti un titre intitulé « Heil Hitler », peut-il être autorisé à se produire en France ?
Pourquoi un concert de Kanye West pose problème ?
Figure tutélaire du rap américain, longtemps célébré pour son audace musicale et son sens de l’innovation, l’artiste aux 24 Grammy Awards est devenu en quelques années l’une des personnalités les plus controversées de l’industrie. En 2022, il s’affichait avec le slogan « White Lives Matter » et participait à un dîner chez Donald Trump en compagnie du suprémaciste blanc antisémite Nick Fuentes. Quelques mois plus tard, il affirmait « adorer les nazis », avant de présenter des excuses à la communauté juive en décembre 2023.
VidéoComment la chanson nazie de Kanye West inonde les réseaux sociaux
Il a également vendu sur son site officiel des tee-shirts avec des croix gammées, ou s’est montré habillé d’un costume noir du Ku Klux Klan. Souffrant depuis des années de troubles bipolaires, Kanye West, qui a changé son nom pour Ye, avait expliqué fin janvier que lorsqu’« on est en phase maniaque, on ne pense pas être malade », ajoutant : « Je ne suis pas nazi ni antisémite. J’aime le peuple juif ».
Quel accueil dans le milieu ?
« J’ai cru que c’était un 1er avril quand j’ai vu l’annonce sur les réseaux sociaux », confie un référent du monde du rap. Pour lui, la colère est compréhensible : « C’est normal que les gens hurlent contre cet événement. Jamais il ne pourra faire ce spectacle. Déjà, il a sorti des horreurs antisémites, et en plus le climat actuel avec la guerre entre Israël et l’Iran rend le contexte politique encore plus brûlant. Je pense que cette tournée européenne, il va surtout la faire dans son salon à Los Angeles. Il était si talentueux, c’est du gâchis. »
Une attachée de presse spécialisée partage ce scepticisme : « Même s’il a rédigé récemment une lettre d’excuses pour toutes ces horreurs, un concert de Kanye West en 2026, c’est chelou. Je ne vois pas comment cela peut passer. C’est ultra-abusé de la part d’un producteur de spectacles d’aller sur ce projet. Même pour faire de l’argent, il y a quand même des limites. »
Qui se cache derrière l’organisation ?
Forcément, l’événement a reçu un feu vert. À Marseille, la gestion des spectacles à l’Orange Vélodrome relève de l’agence Mars 360, structure propriété de la ville et seule gestionnaire de la programmation de l’enceinte. C’est elle qui a validé l’annonce. Face à la levée de boucliers, Mars 360 a publié un communiqué : « Les propos tenus par l’artiste dans le passé suscitent une émotion légitime », reconnaît l’agence, qui affirme avoir exigé « des clauses spécifiques pour s’assurer qu’aucun propos illégal ne soit tenu lors du concert, et que la loi française soit parfaitement respectée ».
Reste une zone d’ombre sur l’organisation concrète. Aucun des promoteurs habituels des grandes tournées internationales ne s’est affiché publiquement. « Il est grillé total, qui a envie de travailler avec lui ? » glisse un professionnel du secteur. Le nom de la société réellement à la manœuvre n’apparaît nulle part.
Quels sont les tarifs ?
La billetterie interroge également. Le site yefrance.com, créé pour l’occasion, renvoie vers la plate-forme Tixr, qui propose une « préréservation » nécessitant de fournir ses coordonnées bancaires afin de « pré-autoriser » la carte. « Attention, c’est très dangereux car ce site n’est pas connu, et ce sont eux qui vont empocher le prix des places. Si c’est annulé, il faudra se faire rembourser auprès d’eux et on ne connaît pas leurs conditions de remboursement », prévient un producteur de spectacles.
Les tarifs annoncés sont élevés : plus de 170 euros pour les places les plus hautes, jusqu’à 628 euros pour les meilleures catégories. Aucune pelouse ne serait accessible, l’artiste prévoyant d’utiliser entièrement l’espace central pour sa scénographie. En février 2025, une « session d’écoute » de l’album « Vultures 1 » organisée à l’Accor Arena, à Paris, avait déjà suscité la polémique : le public, qui avait payé entre 90 et 200 euros, l’avait vu évoluer sans réellement rapper, parfois cagoulé.
Un tel show pourrait-il trouver son public ? « Certainement, selon le prix des places. Il a marqué les gens, rappelle un spécialiste du hip-hop. Avant qu’il ne devienne complètement fou, c’était un rappeur extraordinaire. Il a marqué la vie de beaucoup de ses fans. Mais il faudra aller à son concert avec une pince à linge sur le nez. »
Pourquoi cela devient-il politique ?
À Marseille, l’annonce a immédiatement pris une dimension politique. « Je refuse que Marseille soit une vitrine pour ceux qui promeuvent la haine et le nazisme décomplexé. Kanye West n’est pas le bienvenu au Vélodrome, notre temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais », a réagi sur X le maire socialiste Benoît Payan, candidat à sa réélection.
À droite également, les critiques fusent. « Kanye West n’est pas le bienvenu à Marseille. Celui qui proclame ouvertement son admiration pour Hitler et revendique des idées nazies ne saurait fouler la scène d’une ville dont l’âme même est tissée de diversité, de mémoire et de fraternité », a renchéri Fabienne Bendayan, colistière de la candidate de la droite et du centre Martine Vassal aux municipales à Marseille et ancienne présidente du Crif Provence.
En pleine campagne municipale, rares sont les sujets capables de susciter un tel consensus. Reste la question juridique. En France, l’interdiction d’un spectacle relève de la prévention d’un trouble caractérisé à l’ordre public. En dernier ressort, c’est le Conseil d’État qui pourrait être amené à se prononcer.




