Législatives en Hongrie : "Pour la première fois en 16 ans, Viktor Orban peut perdre"

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Dimanche 12 avril, Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping auront les yeux rivés sur Budapest. Leur allié Viktor Orban, figure de proue de la droite nationale-populiste, remettra en jeu son siège de chef de gouvernement lors d'une élection législative capitale. Pour la première fois depuis qu'il a pris le pouvoir en 2010 et dirige la Hongrie d'une main de fer, l'élection ne semble pas jouée d'avance. Son adversaire, Peter Magyar, est donné en tête de la plupart des sondages indépendants. Confrontés à une inflation record en Union européenne, les Hongrois "ne croient plus" aux promesses d'Orban. A défaut de faire campagne sur son bilan, ce dernier agite nuit et jour la menace d'une guerre dont seul lui pourrait protéger son peuple. "Viktor Orban fait campagne sur la peur, c’est tout ce qu'il lui reste", décrypte le politologue hongrois Andras Biro-Nagy, directeur du think tank Policy solutions, à Budapest.

L’Express : Pour la première fois depuis 2010, un changement de gouvernement semble possible en Hongrie. Comment l’expliquez-vous ?

Andras Biro-Nagy : Ces quatre dernières années, une chose fondamentale a changé : la conviction du peuple hongrois que Viktor Orban est toujours capable de gouverner et d'apporter des résultats positifs dans leur vie quotidienne a été ébranlée. Depuis les dernières élections en 2022, l'économie hongroise n'a pas connu de véritable croissance. Pour la première fois, Viktor Orban doit se présenter à un scrutin après un mandat au cours duquel il n'a pas pu prouver au peuple hongrois qu'il pourrait être mieux loti s'il restait au pouvoir. Cela a certainement miné sa crédibilité. Une majorité de Hongrois pense aujourd’hui qu'un changement de gouvernement est nécessaire pour améliorer leur vie quotidienne, pour que les services publics fonctionnent mieux, que la crise de l’inflation soit résolue. Celle-ci a touché de nombreux pays, mais la Hongrie a connu le taux record en Europe en 2022 et 2023. Les prix des denrées alimentaires ont explosé. Les Hongrois ne se sont toujours pas remis de ce choc. Ils n’ont toujours pas recommencé à dépenser car ils n’ont pas suffisamment confiance et préfèrent épargner. A cela s’est ajouté le gel des fonds européens, commencé fin 2022. Nous en sommes à la quatrième année - avec toujours 20 milliards d'euros suspendus - et la leçon est claire : sans les financements de l’Union européenne, l'économie hongroise peut survivre, mais pas se développer. Elle est à l'arrêt.

Au-delà des raisons économiques, il faut souligner que l'un des piliers essentiels du pouvoir de Viktor Orban a été la faiblesse et la fragmentation de l'opposition. Or, pour la première fois en 16 ans, nous avons une base électorale forte et unie prête à voter pour un seul acteur politique. C’est tout à fait nouveau. Il y a quatre ans, nous avions une opposition faite d'une alliance de six partis, mais ces partis se détestaient et le peuple hongrois les considérait comme incompétents. Aujourd’hui, le scénario est tout autre : Orban est pour la première fois face à une opposition compétitive.

Comment expliquer ce mauvais bilan économique ?

L’explication tient en deux mots : mauvaise gouvernance. La guerre et les sanctions ont eu des répercussions sur tous les États membres de l'UE, mais la Hongrie a réussi à avoir la pire inflation de toute l'Union ! Si l’on dézoome pour regarder les résultats économiques dans la région, en Pologne, en République tchèque et même en Slovaquie, on constate que l'économie hongroise affiche des performances inférieures à la moyenne régionale.

Bien sûr, Orban a tenté de rejeter toute la responsabilité sur Bruxelles. Puis il a blâmé la guerre en Ukraine. Au début, ce petit jeu des reproches a fonctionné. Mais quatre ans plus tard, les gens n’y croient plus. Nos sondages chez Policy Solutions montrent que les Hongrois tiennent Orban de plus en plus responsable de sa propre gouvernance. C’est l’une des principales tendances de ce mandat : de plus en plus de gens ont cessé de chercher des coupables ailleurs qu’au gouvernement pour expliquer les difficultés économiques du pays, l’inflation et le manque de fonds européens.

A propos de ces fonds, comment ont-ils bénéficié à la Hongrie depuis 2010 ?

L'économie hongroise a énormément bénéficié de l'adhésion à l'UE au cours des deux dernières décennies. En moyenne, sur 20 ans, les fonds européens ont apporté à l'économie hongroise plus de 3 % du PIB chaque année. Dans le livre que j’ai coécrit avec Gergő Medve-Bálint, The Path of Hungary's EU Membership (2025, Palgrave Macmillan), nous publions les résultats d'un sondage sur la façon dont les Hongrois perçoivent l'adhésion à l'UE. A la question : quel est l’avantage le plus important de l’UE selon vous, la réponse numéro un, avec une large avance, est : l'argent de l'UE et la possibilité de développer l'économie hongroise grâce à ces fonds.

Cette question est devenue l'un des enjeux majeurs de la campagne électorale. Peter Magyar et le parti Tisza en ont fait leur priorité absolue : ils s'engagent à débloquer les fonds européens et à s'atteler à cette tâche dès le premier jour. En fait, Peter Magyar tente de mener une campagne électorale à la manière de Donald Tusk, en Pologne. C'était aussi l'argument de l'opposition polonaise avant les dernières élections, qu'elle a remportées.

Quels changements concrets ces fonds européens ont-ils apportés dans la vie quotidienne des Hongrois ?

Ces fonds européens ont permis de construire des infrastructures, des routes, de rénover des hôpitaux, de moderniser des villages… Bien sûr, il y a eu énormément de détournements d’argent. Selon les rapports de l'OLAF, l'agence européenne chargée de la lutte contre la corruption, la Hongrie est le pays qui compte le plus grand nombre de cas de corruption. Mais les sommes étaient telles que même en en dérobant une partie, des projets ont été menés à bien et ont servi Orban politiquement. Voilà ce qui manque cruellement à sa campagne aujourd’hui : il ne peut pas célébrer l'ouverture de nouvelles routes ou de nouveaux bâtiments ! Pourquoi ? Parce que les fonds européens sont bloqués. Par exemple, la modernisation des transports publics a été pratiquement interrompue ces dernières années. Aucune nouvelle ligne ferroviaire n'est construite. La rénovation des routes est beaucoup plus lente qu’avant. Bref, ces fonds sont vitaux pour l’économie hongroise et ont énormément contribué à sa croissance, en particulier dans les années 2010. C’était l’âge d’or de Viktor Orban.

Les années fastes d'Orban se situent entre 2014 et 2020, lorsque l'Union européenne a surmonté la crise de la zone euro et que la croissance économique a repris, jusqu’au Covid. A cette époque, les fonds européens affluaient et la Hongrie a connu sa plus forte croissance économique. Les gens pensaient qu'Orban était capable de tenir ses promesses. Depuis le Covid, ce pays passe en fait d'une crise à l'autre.

Victor Orban sait très bien qu’il a besoin de ces fonds pour relancer son économie, pourtant il continue d’attaquer constamment l’UE. Cela ressemble à un suicide politique…

Il pensait tirer davantage profit de sa position politique de "combattant de la liberté", défenseur des intérêts hongrois contre la méchante Bruxelles. En se montrant intraitable, il croyait pouvoir faire un compromis avec l’UE. La stratégie de la lutte pour la liberté contre Bruxelles constituait un outil stratégique et électoral. Plus utile, à ses yeux, que de parvenir à un compromis avec Ursula von der Leyen sur les fonds européens. A mon sens, c’était une erreur, car son intérêt premier aurait dû être de relancer l'économie en stagnation. Il a manqué cette occasion. Il a fait ce sacrifice. C'est ce qui lui revient en pleine figure dans cette campagne électorale.

Au quatrième anniversaire de la guerre en Ukraine, Viktor Orban a posé son veto au 20e paquet de sanctions contre la Russie et menace de bloquer le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine tant que l’oléoduc Droujba, par lequel la Hongrie reçoit du pétrole russe, ne sera pas remis en service… A quoi joue-t-il ?

Il fait monter les enchères. Orban ne peut simplement pas mener cette campagne électorale sur la base de son bilan politique. Voilà pourquoi il focalise autant sur l’Ukraine, son amitié avec Trump et ses bisbilles avec Ursula von der Leyen – qui apparaît sur les panneaux publicitaires de sa campagne aux côtés de Volodymyr Zelensky et Peter Magyar en train de jeter des liasses de billets dans une cuvette de toilette… Il fait campagne sur la peur, car c'est tout ce qui lui reste. [NDLR : Le 19 février, le Fidesz a publié une vidéo générée par intelligence artificielle montrant un Hongrois en uniforme de la Seconde Guerre mondiale se faire exécuter. La vidéo de 33 secondes, met en scène la petite fille de ce soldat, attendant son retour. Avec ce commentaire : "C'est un cauchemar maintenant, mais Bruxelles se prépare à en faire une réalité."] Dans ce monde dangereux, il se pose comme la seule garantie, avec son son slogan de campagne : "Le Fidesz est le choix sûr."

En face, l'opposition mène une stratégie complètement différente. Elle évite la politique étrangère et parle à 95 % de la situation intérieure : la crise du coût de la vie, le dysfonctionnement de l'État, les services publics négligés par le gouvernement Orban, ses mauvaises performances politiques.

Orban se présente comme celui qui apportera paix et stabilité, grâce notamment à ses liens avec Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping. Cet argument peut-il prendre auprès des Hongrois ?

C'est le meilleur discours qu'il puisse tenir dans les circonstances actuelles : à l'ère des hommes forts, la Hongrie a elle aussi besoin d'un homme fort capable de s'asseoir à leur table et d'être amie à la fois de Trump, Poutine et Xi. Sur cet argument, Peter Magyar ne peut pas rivaliser, c'est certain. Néanmoins, j’ai des doutes sur l’efficacité de cette rhétorique de la peur. C’est pourquoi je pense que la course est ouverte et que l'opposition a une chance de gagner cette fois-ci, car à ce stade les Hongrois semblent se soucier davantage de leur situation économique que des menaces internationales.

Au cours des 15 dernières années, Orban a remodelé le système politique et mis au pas les médias. Cet écosystème lui donne un avantage démesuré dans le scrutin, non ?

Le système électoral joue un rôle très important. Il a été taillé sur mesure par le Fidesz sans consulter l'opposition. La loi électorale de 2011 a été conçue pour permettre à ce parti de s’assurer la majorité en sièges au Parlement, même sans la majorité des voix. Il s’agit d’un système mixte. D’abord, vous votez pour la liste du parti. Ensuite, pour votre député local. Et la majorité des sièges au Parlement sont répartis entre les circonscriptions. Ainsi, 106 des 199 sièges sont répartis entre les circonscriptions et seuls 93 sièges sont attribués selon les listes des partis. Celui qui remporte les circonscriptions a donc toutes les chances de remporter l'élection. Or, le Fidesz a complètement remodelé la carte électorale en sa faveur. Les limites des circonscriptions ont été tracées de sorte que les bastions du Fidesz soient, en moyenne, des circonscriptions plus petites que celles favorables à l'opposition. Cela signifie qu'avec le même nombre de voix au niveau national, le Fidesz peut remporter plus de sièges que l'opposition, car celle-ci a besoin de plus de sièges pour remporter une circonscription plus large.

Pour surmonter ce biais structurel, l'opposition doit avoir au moins cinq points d’avance à l'échelle nationale sur la liste du parti. A ce stade, la plupart des sondages lui donnent 8 à 10 points d’avance. Le 12 avril prochain, ce système électoral sera testé pour la première fois dans un scrutin réellement compétitif. Auparavant, Orban était tellement en tête dans les sondages que le système électoral importait peu, car il aurait gagné quoi qu’il en soit.

Toutefois, il est tout à fait possible que le Fidesz perde le vote populaire, mais obtienne la majorité au Parlement. C’est un scénario que je ne souhaite pas pour la Hongrie, car il créerait une atmosphère très négative et des manifestations de masse.

Peter Magyar fait campagne principalement en dehors de Budapest, c’est là que se jouera ce scrutin ?

Oui, les élections se décideront dans les zones rurales de Hongrie. À Budapest, Orbán sera très largement battu. D'après plusieurs sondages, le Fidesz est en retard d'au moins 25 points dans la capitale. On s'attend également à ce que Tisza ait un avantage dans les grandes villes en dehors de Budapest. Mais ce qui se passera dans les petites localités est la grande inconnue.

Le parti Tisza et Peter Magyar consacrent une grande partie de leur énergie à aller à la rencontre de ces petites villes et villages. Orban se concentre également sur la ruralité. Le Fidesz a toujours considéré que la bonne façon de rester au pouvoir était de gagner aux bons endroits. Il ne s'agit pas nécessairement de remporter le vote populaire à l'échelle nationale, mais de gagner dans des circonscriptions stratégiques, en particulier dans les zones rurales.

Orban a pris soin aussi de distribuer quelques "cadeaux" avant l’élection ?

Sa politique phare, promue depuis son arrivée au pouvoir, est le soutien aux familles avec enfants. Pour sa campagne, il a promis d’accorder à toutes les mères une exonération fiscale à vie de l'impôt sur le revenu si elles ont au moins deux enfants. Ce qui, pour le coup, est une innovation mondiale. Auparavant, cette exonération concernait les mères de quatre enfants, puis celles de trois enfants. Depuis le 1er janvier, les mères de moins de 40 ans ayant deux enfants sont exemptées d’impôt. C’est une mesure clef, et elle est très populaire.

L’autre promesse concerne les retraités. Il y a quatre ans, lors de la campagne précédente, le gouvernement avait introduit un 13e mois de pension. Cette fois, il promet un 14e mois. Mais compte tenu de la situation financière de la Hongrie, ils n'ont introduit qu'une semaine sur ce 14e mois. Orban promet aux retraités que s’ils le choisissent, il mettra en place ce 14e mois de pension en intégralité au cours du prochain mandat.

Peter Magyar est issu, comme Orban, du Fidesz et il est, comme lui, la figure unique de son nouveau parti. Par ailleurs, même s’il est pro-européen, il est aligné avec le Fidesz sur beaucoup de points. Il n’est pas forcément l’homme de la "rupture" avec le système Orban ?

Tisza est un parti de centre-droit membre du PPE au Parlement européen, et je pense que le choix des Hongrois se résume désormais à une opposition entre le PPE et les Patriotes (où siège le Fidesz). Dans cette configuration, les électeurs anciennement socialistes, verts et libéraux ont l’intention de voter pour Tisza pour se débarrasser du Fidesz. Il faut garder à l'esprit que la plupart de ses partisans ne sont pas de droite. C’est pourquoi le programme de Tisza combine à la fois des propositions de gauche - augmenter les dépenses dans les services publics, dans les soins de santé, dans la modernisation des transports publics et l'éducation – et une orientation culturellement conservatrice. Sur l'immigration ou l'Ukraine, le gouvernement hongrois a tellement transformé l'opinion publique en Hongrie que l'opposition ne débat plus vraiment de ces positions.

En 2014, Orban a inventé le concept d’État illibéral, un "modèle" qui inspire d’autres dirigeants, à commencer par Donald Trump. Ces derniers comptent sur sa victoire ?

Cette victoire est essentielle pour l'ensemble du mouvement souverainiste patriote du monde. Le 21 mars prochain aura lieu la Conférence d'action politique conservatrice (CPAC) à Budapest, la grand-messe internationale des conservateurs. Ce sera un test pour Orban, qui est un poids lourd de ce courant. Or, le facteur qui lui a conféré son charisme international, c'est le succès. S’il échoue au prochain vote, ce sera une mauvaise nouvelle pour l'ensemble du mouvement. De l'AFD allemande à Vox en Espagne, de Marine Le Pen en France à Salvini en Italie... De nombreux politiciens considèrent les élections hongroises comme un événement important et souhaitent que Viktor Orban reste au pouvoir afin qu'il puisse continuer à jouer son rôle de leader symbolique.

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