Notre critique d’Allah n’est pas obligé : un poignant roman picaresque visuel

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CRITIQUE - Adapté du roman d’Ahmadou Kourouma, le premier long-métrage d’animation de Zaven Najjar a su transposer en dessin animé le destin terrifiant d’un enfant soldat africain.

On se croirait dans le Full Metal Jacket de Kubrick. Des soldats avancent prudemment dans une rue trempée de pluie, tandis que résonnent des tirs sporadiques. Nous sommes au Liberia dans les années 1990. Une Range boueuse s’enfonce dans une flaque. Parmi les hommes, on distingue soudain des enfants. Le contraste est violent. Des missiles explosent. La voix d’un gamin retentit : « D’abord, je m’appelle Birahima. J’ai dix ou douze ans et j’ai peur de rien du tout ! »

Avec son casque vert kaki surmonté d’un éclair jaune et rouge, le garnement affiche un regard qu’il voudrait méchant tandis qu’il tient une mitraillette trop lourde pour lui. Sur le canon de l’arme, il a ficelé la tête d’un panda en peluche. Dès les premiers instants d’Allah n’est pas obligé, l’adaptation animée du livre d’Ahmadou Kourouma (1927-2003), roman couronné par le prix Renaudot et lauréat du Goncourt des lycéens en 2000, on comprend instantanément que la première victime de la guerre, c’est l’innocence.

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Après la mort de sa mère en Côte d’Ivoire, le petit Birahima est contraint de rejoindre sa tante au Liberia, en traversant la frontière. Il est accompagné de Yacouba, un drôle de marabout, bonimenteur de grands chemins, escroc sur les bords, qui joue les pères de substitution. Tous deux sont interceptés par une milice qu’ils ne tarderont pas à rejoindre pour avoir la vie sauve. Engagé involontaire, Birahima devient malgré lui un enfant soldat, prêt à en découdre sur le sentier de la guerre. Et qui apprend à manier une arme alors qu’il ne sait même pas encore lire.

Le leitmotiv du mouflet endurci par la vie est : « Sans peur et sans reproche ». Le réalisateur de cette adaptation en animation, Zaven Najjar, lui fait également prononcer à plusieurs reprises cette maxime terrifiante de lucidité : « Les animaux se traitent mieux entre eux que les humains. » Progressivement, le héros apprendra à lire et à écrire. Très attaché aux mots, Birahima trimbale dans ses affaires un Petit Larousse et un Petit Robert

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Une richesse graphique qui surprend

Comme dans le roman originel, le film Allah n’est pas obligé retrace l’effarant parcours d’un enfant soldat. Quand le récit littéraire était raconté à la première personne, le film choisit quant à lui d’adapter ce monologue intérieur en adoptant une approche graphique à hauteur d’enfant. Une sorte de roman picaresque visuel. C’est désormais à travers son regard et sa voix singulière, pleine de colère et de vindicte, que le spectateur perçoit la détresse insoutenable de cet enfant broyé par la guerre.

Confier à l’animation la digne transposition de l’un des récits les plus âpres de la littérature africaine contemporaine était un pari ardu. Le dessinateur et réalisateur Zaven Najjar relève le gant avec brio. Certes, le film est parfois éprouvant. Les épisodes tragiques s’enchaînent : la mort de la mère, l’arrachement brutal au foyer où sa grand-mère l’élève comme elle peut, la découverte d’une existence nomade sur les routes d’une nation ravagée, les combats incessants entre factions armées.

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Pourtant, c’est la richesse graphique du film qui surprend. Les teintes éclatantes du film contrebalancent la noirceur du propos. Ce contraste constant entre l’esthétique lumineuse du long-métrage et la cruauté du récit fonctionne à merveille. Allah n’est pas obligé progresse comme un film en clair-obscur, oscillant sans cesse entre l’innocence de l’enfance et la barbarie des adultes, la foi et l’espoir face au cynisme, la couleur contre les ténèbres.

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Le film est également traversé par des éclats de poésie visuelle qui rendent hommage à Ahmadou Kourouma, qui passa sa vie à dénoncer inlassablement les dictatures ayant essaimé sur les ruines des vieux empires coloniaux. C’est sans doute pour cela que le réalisateur, issu d’une famille arménienne originaire de Syrie et du Liban, s’est attaché à représenter la violence de la guerre sans jamais en faire un spectacle.


La note du Figaro : 3/4

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