LA CHRONIQUE D’ÉRIC NEUHOFF - En plongeant dans le milieu des bikers BDSM, Harry Lighton réussit un premier film combinant audace et décontraction.
Passer la publicité Passer la publicitéTout un programme. Harry Lighton résume son premier film en trois mots : lubrifiant, sueur et cuir. Au moins, nous voilà prévenus. La promesse est tenue. Pillion (le titre anglais désigne la place du passager sur une moto) se déroule dans le milieu des bikers BDSM. Le jeune héros découvre un monde. La vérité oblige à dire que nous aussi. Il est prudent d’ajouter que l’objet n’est pas à mettre sous tous les yeux. Cette précaution étant prise, il convient d’avouer que cette histoire ne manque pas d’originalité.
Colin, garçon timide qui vit encore chez ses parents et qui est gardien dans un parking de banlieue, tombe sur un motard barbu dans le pub où il chante au sein d’un quatuor arborant veste à rayures et canotier. Ray lui donne rendez-vous le jour de Noël. Colin ne résiste pas. Dans une impasse, le bel inconnu lui demande - enfin, lui demande : il lui suffit de baisser sa fermeture éclair avec une lenteur étudiée - une fellation. Autre suggestion : qu’il lèche ses bottes. C’est le début d’une liaison dont les rôles sont fermement distribués : dominant et dominé.
Satie et Karl Ove Knausgard
Les parents du nigaud sont tout contents que leur fils ait enfin trouvé un compagnon. Ils déchanteront au cours d’un déjeuner dominical où la mère, atteinte d’un cancer en phase terminale, lâchera tout ce qu’elle pense de cette relation un peu trop inadéquate. Ray lève à peine un sourcil. Il a une BMW noire. Son chien l’est aussi. L’animal dort avec lui. Colin, lui, couche par terre. Il fait les courses, le ménage et la cuisine, ne tarde pas à se raser le crâne et à porter une chaîne avec cadenas autour du cou. Parfois, les deux se lancent dans des combats de lutte gréco-romaine d’un genre assez particulier.
« Tu te soumets ? » La phrase revient souvent dans la bouche du maître. Réponse : « J’ai une aptitude à la dévotion. » De Ray, on ne sait rien, ni quel est son travail ni d’où il vient (les prénoms tatoués sur son torse, Ellen, Wendy, Rosie, indiquent néanmoins qu’il a eu un passé). On le prend pour un monstre insensible au physique avantageux de Viking blond ? Il joue du Satie sur son clavier et lit Karl Ove Knausgaard. Une partie de campagne au bord d’un étang aurait de quoi faire rougir Jean Renoir. Ce « Cinquante nuances d’arc-en-ciel » relève de Scorpio Rising et de L’Inconnu du lac.
Harry Melling, qui fut un des élèves de l’école de Harry Potter, passe par tous les stades du sentiment, de l’asservissement à une certaine liberté. Cela change de l’ambiance qu’il y avait à Poudlard. Avec ses grands yeux innocents, il ose un « Je t’aime » du bout des lèvres. La formule sonne comme un gros mot. N’empêche, l’expérience lui a appris à se connaître. Laconique, impassible, jouant de son image, Alexander Skarsgard interprète son rôle avec réserve et malice. Croisement entre l’inspecteur Harry et le Terence Stamp de Théorème, essence du mâle alpha, dieu dont la couronne serait un casque intégral, il ne baisse jamais la garde.
À côté, le Brando de L’Équipée sauvage a l’air de sortir de chez la comtesse de Ségur. Le cinéma a fait des progrès depuis The Servant. Sur la chanson Chariot de Betty Curtis, Harry Lighton affiche une décontraction dans l’audace, combine masochisme et romantisme. C’est un exploit.

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