« Une onde de choc » : accusations de viols, exclusions de festivals… 5 minutes pour comprendre le MeToo chez les DJs

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Le cinéma, la politique, la pop, le rap… Depuis dix ans, le mouvement MeToo fait parler les victimes et trembler les prédateurs et agresseurs sexuels et sexistes dans toute la société. On pouvait s’étonner que l’univers de la musique électronique et des DJs soit épargné par ce vent nouveau, cette tempête médiatique, sociale et juridique.

Le temps de l’impunité est révolu. Le 8 février, un compte #MeTooDjs est apparu sur Instagram avec l’objectif de mettre fin à la loi du silence dans le milieu de la nuit, des concerts et des festivals, à l’échelle mondiale. C’est pour l’instant la hard techno, mouvement très pointu et radical de plus en plus prisé des jeunes, qui est pointée du doigt.

Les premiers noms tombent. Et certains sont suivis par des centaines de milliers de fans. Le festival de Dour, en Belgique, vient de déprogrammer le DJ suisse Odymel et le DJ français Shlømo. Le festival Garorock, à Marmande, a fait de même avec Odymel et le DJ français Basswell. Le Bon Air, à Marseille, a annulé la venue de Shlømo le 22 mai.

Qu’est-ce que ce MeToo DJs ?

C’est un « dispositif international d’écoute et d’orientation pour les victimes de violences sexistes et sexuelles dans les musiques électroniques ». Collectif et anonyme, il est composé majoritairement par des femmes, professionnelles françaises issues de cette scène.

« La plupart d’entre nous travaillent sur les questions de violences sexistes et sexuelles depuis 2020, nous écrit le collectif. Au fil des années, différentes méthodes ont été expérimentées. Aujourd’hui, nous avons choisi de structurer un cordon de sécurité pour les victimes. Nous sommes convaincus que l’action concrète est ce qui permet de faire évoluer durablement les situations. »

Le collectif met donc à disposition des victimes un formulaire en ligne et se propose non seulement de les « sortir de l’isolement » mais aussi d’accompagner d’éventuelles démarches judiciaires et parcours thérapeutiques. « Notre collectif n’a pas vocation à publier des listes de personnes à boycotter, précise-t-il. Nous ne communiquerons publiquement que lorsque les avocat.es concerné.e.s nous en donneront l’autorisation. »

Quelles sont les premières conséquences ?

Depuis son lancement, le collectif dit avoir été « contacté par près de cent victimes issues de nombreux pays ». Leurs signalements concernent des lieux divers, clubs, festivals, agences, labels… Si l’on en croit ce groupe, qui ne communique pour l’instant que par écrit, « plusieurs procédures juridiques sont engagées avec des avocats et avocates spécialisées ». Des victimes ont été mises en relation avec des psychologues et professionnels formés.

Sans nommer les accusés, deux festivals ont d’ores et déjà annoncé qu’ils déprogrammaient plusieurs artistes soupçonnés. Mercredi, c’est Dour, gros rassemblement belge organisé depuis 1989 près de Mons, qui a tiré le premier. « Depuis plusieurs jours, de graves accusations circulent (…) À titre de mesure de précaution, nous avons décidé de programmer les artistes concernés. » En Belgique, le collectif Hangar a aussi annulé le 14 mars le concert d’Odymel à Bruxelles.

Festival majeur dans le Sud-Ouest, Garorock, à Marmande (Gers), a lui aussi annoncé qu’il annulait la venue de deux artistes. « On a toujours eu cette position de principe par rapport à nos valeurs, rappelle Ludovic Larbodie, le fondateur et directeur de l’événement qui fêtera ses 30 ans en juin. On a déjà annulé des rappeurs. S’il y a d’autres artistes accusés, on les déprogrammera aussi. »

Qui est visé ?

Pour l’instant, cinq noms sont sortis. Cinq représentants de la hard techno. Ils ne sont pas connus du grand public mais le sont des millions de fans de cette musique, qui a le vent en poupe depuis quelques années. Deux sont français, Shlømo (36 ans) et Basswell (28 ans), Fantasm est franco-américain (22 ans), Odymel est belge (27 ans), Carv est allemand.

Trois ont réagi sur leurs réseaux sociaux. Accusé de violences sexuelles et de grooming (abus de pouvoir sur personnes mineures à des fins sexuelles), Shlømo se dit « victime d’une campagne de calomnie et de diffamation fondée sur des informations mensongères ». Il annonce se mettre en retrait « ces prochaines semaines afin de me consacrer aux démarches nécessaires à la défense de mon honneur et de ma réputation ».

Reconnaissant qu’une enquête préliminaire est en cours, le DJ suisse Odymel dit y « coopérer pleinement » mais explique avoir été victime de somnambulisme et de « sexomnie »… Le DJ allemand Carv, accusé d’avoir envoyé des photos à caractère sexuel non consenties, assure « prendre du recul » et « prendre ses responsabilités ». Il reconnaît avoir envoyé des images intimes de lui, mais jure qu’« il n’y a eu aucun comportement non consenti ni aucun acte criminel ».

Plusieurs de ces DJs sont liés à une agence française de gestion d’artistes, Steer Management, leader dans le domaine. La semaine dernière, un ancien employé américain de l’agence a relayé — sous le pseudo Bradnolimit — sur son compte Instagram suivi par 68 000 personnes des témoignages accusatoires.

Dès que les noms sont apparus, l’agence parisienne a expliqué que « l’inaction n’est pas une option » et annoncé qu’elle avait décidé de « suspendre ses collaborations avec les artistes visés ». « Le cas échéant, toutes les actions nécessaires, y compris judiciaires, seront engagées » précise-t-elle.

Selon un observateur, qui évoque un « SteerGate », l’agence aurait déjà mis la clé sous la porte. « Steer a volé en éclats en trois jours, assure-t-il. Tous les employés et artistes sont partis. »

« Si l’agence est affectée par ces attaques, son activité se poursuit avec la détermination d’en sortir renforcée », démentent les avocats de Steer Management.

Me Céline Bekerman et Vincent Garibaldi dénoncent « une campagne de déstabilisation méthodiquement orchestrée par un ancien associé, à l’encontre duquel des poursuites ont été engagées en France et aux Etats-Unis, notamment pour tentative d’extorsion, menaces de mort, diffamation, usage de faux et cyberharcèlement. »

Est-ce que ça peut faire tache d’huile ?

D’autres festivals et producteurs de spectacles vont probablement suivre le mouvement de dénonciation et de boycott. Et d’autres noms pourraient vite sortir… « C’est une onde de choc inédite dans l’industrie de la musique, estime un journaliste et organisateur de festivals électros. Depuis une semaine, on ne parle que de ça ! Cinq artistes sur la guillotine, une agence fermée… Ce qui est fou c’est la vitesse et l’impact. Et ça ne fait que commencer. »

La parole se libère, l’émoi et le trauma semblent profonds. « Cela fait 25 ans que je gravite dans cet univers, poursuit le journaliste spécialisé. Le milieu de la nuit est nocif et fait de vice. Il y a des déviances, des états anormaux, des artistes narcissiques et un culte de la personnalité. J’ai assisté à des comportements souvent borderline car les consciences sont altérées par l’alcool et la drogue. »

Le journaliste spécialisé estime donc qu’« il ne faut pas prendre à la légère ce mouvement ». « Mais on prend ça avec beaucoup de précautions, car nous ne sommes pas un tribunal et le temps de la justice est long. Est-ce que les victimes porteront plainte ? Ce qui est certain, c’est que ce sont des milieux fragiles et qu’il faut sanctuariser les loges des artistes. »

Sans attendre de condamnations, plusieurs musiciennes électroniques ont brisé le silence. À commencer par Amélie Lens, l’une des figures internationales de la techno. Même si elle ne se sent pas prête à parler de ses propres agressions, elle s’est exprimée longuement sur son compte Instagram.

« Nous sommes fatiguées, écrit la Djette belge. La piste de danse est notre maison et les coulisses sont notre lieu de travail, mais aucun des deux ne nous semble sûr (…) Oui, certains hommes dépassent les limites. Mais ce qui entretient le problème, c’est le silence, la minimisation et la protection de la réputation avant la protection des personnes. »

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