Le comédien ghanéen, qui dispose d’un titre de séjour temporaire, regrette de n’avoir tourné dans aucun film au cours des douze derniers mois et dénonce l’entre-soi du cinéma français qui fait « tourner toujours les mêmes têtes ».
C’était un sacre historique. Il y a un an, Abou Sangaré recevait le César du meilleur espoir masculin pour son rôle dans L’Histoire de Souleymane, un film de Boris Lojkine retraçant le quotidien d’un livreur à vélo dans les rues de la capitale. Sur scène, le jeune acteur (24 ans), qui dispose aujourd’hui d’un titre de séjour temporaire, remerciait chaleureusement l’Académie pour cette récompense, mais aussi toute l’industrie du cinéma de l’avoir « intégré au sein de l’humanité ». Au sortir de cette cérémonie, tout le monde lui présageait un grand avenir. Mais la réalité fut tout autre. Au cours des douze derniers mois, le comédien n’a tourné dans aucun film.
Dans un entretien avec France 3 Hauts-de-France, Abou Sangaré a révélé qu’il mène aujourd’hui un quotidien de travailleur, très loin du grand écran. Après le tournage de L’Histoire de Souleymane, il est devenu mécanicien poids lourd à Amiens. Aujourd’hui, il est salarié d’une entreprise de location de matériel de sécurité. « Du lundi au vendredi, je n’ai pas de vie, parce que je me réveille à 4 h 30, je prends le train à 5 h 38 et je rentre à 19 h 30, déclare-t-il dans les colonnes de nos confrères. Je suis à gauche et à droite, j’ai mes démarches administratives, le travail et le cinéma. » Son César lui a « ouvert des opportunités », dit-il. Mais pas assez.
Bande-annonce de L’Histoire de Souleymane (2024)
L’acteur regrette, dans un échange avec Le Courrier Picard, le refus de sa participation au tournage de Diable Noir, le prochain film de Ladj Ly (Les Misérables), où il devait donner la réplique la Omar Sy, François Civil et Vincent Cassel, faute de passeport en règle. Il dénonce surtout, sur les réseaux sociaux, la « logique du système ». La cérémonie des César serait-elle hypocrite ? « Elle adore produire des figures symboliques utilisées comme caution progressiste, écrit-il. [C’est un] geste politique au rabais. » Selon lui, les trophées ne changent pas une carrière. Au contraire, le « pouvoir reste toujours au même endroit ».
L’entre-soi du cinéma français
Le jeune homme, également lauréat du prix du meilleur acteur dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes l’an passé, constate que « les financements circulent entre les mêmes producteurs » et que « les castings passent par les mêmes agents ». Résultat : « Les rôles principaux restent assignés aux mêmes corps, aux mêmes accents, aux mêmes milieux ». Et, donc, aux mêmes acteurs. Cette déclaration fait écho à un article de Télérama, publié quelques jours plus tôt, qui accusait le cinéma français de « faire tourner toujours les mêmes têtes ». Une « Liste A » composée, entre autres, de Pierre Niney, François Civil, Gilles Lellouche ou encore Adèle Exarchopoulos.
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Pour Abou Sangaré, la question ne serait pas de savoir pourquoi il n’a tourné dans aucun film depuis son sacre aux César, mais plutôt de « qui décide qui tourne ». « Et si le vice était structurel ?, se demande-t-il. Mettre des artistes en concurrence, hiérarchiser les trajectoires, sacrer l’un pour mieux invisibiliser l’autre. Est-ce vraiment ainsi qu’on construit un écosystème bienveillant et équitable ? » Dans son long discours partagé sur le Net, le comédien constate qu’il est finalement une « révélation de vitrine ». « Le cinéma français aime raconter les marges, il les filme et les récompense, mais ne les laissera jamais accéder au centre », conclut-il.

il y a 2 day
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