La gestion à courte vue de la protection sociale est en train de devenir un gouffre qui dévore tout sur son passage. Pendant des décennies, le coût grandissant des dépenses sociales a obéré la compétitivité, tout en générant des déficits croissants qui ont déstructuré les finances publiques. Avec le vieillissement de la population, le phénomène s’accélère et s’accompagne d’un rationnement de l’offre de santé et d'une baisse programmée du niveau de vie des retraités dans le demi-siècle à venir. Face à ces tendances restrictives, des solutions existent pour restaurer le rapport qualité-prix de la protection sociale.
En l’espace de 65 ans, le poids du coût de la protection sociale a doublé. Il est passé de 15 % du PIB en 1959 à 32 % du PIB en 2024, ce qui explique plus de 80 % de la hausse des dépenses publiques en France. Cette évolution a été financée à l’origine par les entreprises et les salariés, qui ont supporté des cotisations sociales croissantes, ce qui a renchéri le coût du travail et réduit les salaires nets. Avec l’apparition d’un chômage structurel anormalement élevé puis avec le vieillissement, le coût a aussi été porté par l’État, dont les comptes dérapent.
Il en résulte une situation inextricable. Les retraites sont devenues un sujet de discorde qui a parasité les deux derniers quinquennats, tandis que l’accès aux soins se détériore. Pour certains, la solution est de réduire les prestations pour limiter les dérapages financiers, ce qui crée des résistances chez ceux qui pensent que leurs cotisations légitiment des prestations qualitatives. Face à cette situation, la priorité est de réintroduire le calcul économique à long terme qui fait défaut, seule approche permettant de réconcilier les intérêts sociaux et économiques.
Les retraites, qui expliquent 45 % de la hausse des dépenses publiques depuis 1959, coûtent anormalement cher en raison d’un financement qui repose quasi intégralement sur la répartition. La France a promis l’équivalent de 400 % du PIB en retraites et placé à peine 13 % du PIB pour financer les pensions. Elle dépend à 97 % de la répartition pour financer les retraites qui représentent une dépense annuelle de 14 % du PIB. Avec le vieillissement, le nombre d’actifs qui financent les retraites a chuté par rapport au nombre de retraités et les taux de cotisation retraite se sont envolés. Et, en dépit de taux de cotisations retraite très élevés, qui représentent 28 % des salaires bruts dans le secteur privé et 93 % pour les fonctionnaires d’État, les retraites sont structurellement déficitaires. Certains pointent du doigt la générosité du système français, mais le problème est ailleurs. Il réside dans le manque d’épargne retraite, indispensable pour autofinancer une partie des retraites sans déstabiliser l’économie.
Si nous avions constitué le niveau d’épargne retraite du Danemark, des Pays-Bas ou de la Suède, nous aurions en moyenne 150 % du PIB placés pour autofinancer une partie des retraites, ce qui générerait 160 milliards d’euros de recettes additionnelles chaque année. Nous ne serions pas condamnés à organiser le décrochage du niveau de vie des retraités vis-à-vis du reste de la population, avec une baisse prévue de 13 points d’ici à 2070.
La santé est aussi un domaine où l’incapacité à faire du calcul économique à long terme a des conséquences problématiques pour la population et les finances publiques. La France sous-investit en prévention, ce qui alimente l’emballement des dépenses de maladie qui représentent 30 % de la hausse des dépenses publiques depuis 1959. Faisant fi de l’adage "mieux vaut prévenir que guérir", la France investit 22 % de moins que la moyenne de l’Union européenne en prévention et dépense 26 % de plus en curatif. Sous-investir alimente une dette de prévention, ce qui génère des pertes massives de bien-être pour la population et des surcoûts médicaux. Alors que nous sommes numéro 1 en dépenses de santé curatives par rapport au PIB, nous sommes seulement 11e en espérance de vie en bonne santé dans l’UE. Mégoter sur la prévention dans un pays où la somme des espérances de vie avec incapacité représente un milliard d’années est un non-sens économique.
En santé comme en retraite, il est urgent d’investir pour restaurer le rapport qualité-prix. Une protection sociale qui néglige la prévention et refuse d’autofinancer une partie de ses dépenses en capitalisant met en danger l’économie, les finances publiques et la société dans son ensemble. Pierre Laroque, qui a mis en place la Sécurité sociale, souhaitait qu’elle ne soit pas soumise à une contrainte budgétaire. La réalité montre que ce n’est pas ce qui se passe et que l’absence de calcul économique conduit à hypothéquer la qualité de vie.
La bonne nouvelle, c’est que les solutions existent et qu’elles sont de plus en plus consensuelles. En matière de retraite, la capitalisation collective n’est plus un tabou. Elle a été généralisée il y a vingt ans dans le secteur public avec l’ERAFP, le fonds de pension dans lequel 4,5 millions de fonctionnaires investissent tous les mois. La mise en place d’un équivalent pour les salariés du privé, cogéré par les partenaires sociaux, permettrait de préserver le pouvoir d’achat des futurs retraités. En santé, la prise de conscience que la prévention est un élément clé progresse et toute une série d’innovations peuvent nous permettre de rattraper notre retard, si les acteurs de la protection sociale s’emparent de ce sujet. Des enjeux qui, à n’en pas douter, seront au cœur de la prochaine campagne présidentielle.
*Cécile Philippe est présidente de l’Institut économique Molinari ; Nicolas Marques est directeur général de l’Institut économique Molinari.

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