D'un récit au départ très intime, Énora Malagré évoque avec sincérité un sujet peu traité qui concerne pourtant un grand nombre de femmes dans le documentaire Pourquoi t'as pas d'enfants ?, co-réalisé avec la journaliste Chloé Garrel. Lors d'une rencontre avec les journalistes où Télé-Loisirs était présent, la chroniqueuse du Magazine de la santé s'est livrée sur son endométriose et son processus de "deuil parental".
Ces dernières années, des visages bien connus des téléspectateurs se sont succédé sur France Télévisions pour incarner des documentaires aux thématiques sociétales qui les concernent directement. Après Émilie Tran Nguyen et le racisme anti-asiatique, Jean-Baptiste Marteau et l'homosexualité en politique ou Marina Carrère d'Encausse et la fin de vie, Énora Malagré s'intéresse aux femmes qui n'ont pas d'enfant. Dans cette mission du service public, la chroniqueuse du Magazine de la santé part à la rencontre de femmes qui auraient tant voulu être mères, mais n'ont pas pu l'être... ou de femmes qui ne l'ont tout simplement jamais souhaité. Diagnostiquée d'une endométriose il y a un peu plus de dix ans, Énora Malagré s'est saisie du sujet à titre personnel. Avec Pourquoi t'as pas d'enfants ?, la démarche prend une dimension plus universelle, car le documentaire s'attaque à de nombreuses thématiques. Il est bien sûr question de cette maladie chronique sans remède, touchant une femme sur dix et première cause d'infertilité en France. Mais pas seulement.
"J'ai décidé de me retrousser les manches et d'être utile en portant cette cause au maximum", confie Énora Malagré
Télé-Loisirs : Quand avez-vous été diagnostiquée ?
Énora Malagré : Il y a un peu plus de dix ans. Cela a mis du temps. J’étais d’abord soulagée d’avoir une réponse médicale. Puis vient une forme d’abysse, comme il n’y a pas de solution, de remède. Il y en avait encore moins il y a dix ans. Une errance médicamenteuse démarre. On nous dit assez rapidement qu’on ne va probablement pas pouvoir avoir d’enfant. D’autres angoisses s’ouvrent à nous. Je n’avais pas forcément pensé à en avoir, mais là d’un coup cela met une pression. Fatalement, c’est là où on a envie d’en avoir, me concernant du moins. Je n’étais pas très bien accompagnée, par des médecins qui ne s’y connaissaient pas beaucoup. Aujourd’hui, on a un peu évolué là-dessus.
C’est un combat très intime. Avez-vous hésité à parler de votre endométriose en tant que personnalité publique ?
Non seulement j’ai hésité, mais je ne voulais pas en parler. Il y a dix ans, je n’étais pas prête. Je vous rappelle que j’ai été outée en direct chez mon ancien collègue qu’on ne nommera pas. Je n’ai pas eu le choix. À l’époque, c’était encore moins facile de parler d’endométriose. La question était vraiment celle-là : tu ne veux pas dire pourquoi t’as pas d’enfants ? C’était le prime de la vérité, j’avais dit que je ne voulais pas de question du public sur la parentalité et les trucs intimes. Évidemment, ils n'ont pas respecté ma demande. J’ai pris la main de Jean-Luc Lemoine, qui m’a suggéré d'en parler. J’ai dit que j’avais de l’endométriose et ne pouvais pas avoir d'enfant, point. Je n’avais pas envie d’en parler. Quand j’ai vu les répercussions et les milliers de messages… Forcément, ça touche une femme sur dix. J'ai décidé de me retrousser les manches et d'être utile en portant cette cause au maximum. Je n’ai pas eu le choix. Je me serais bien passé de ce moment de télé, mais au final c’est pour le mieux.
Quand avez-vous décidé de faire ce documentaire ?
Quand j’ai parlé de l’endométriose, on m’a très rapidement demandé si j'aurais des enfants ou pas. Je trouvais déjà ça très intrusif. Quand j’essayais d’en parler, soit dans la sphère privée soit dans les émissions, tout le monde s’en fichait. Le sujet n’intéressait personne. Depuis à peu près un an, j’ai l’impression que la parole se libère beaucoup sur le sujet, donc j’en suis très contente. Ce documentaire a surtout aidé à économiser beaucoup de séances de psy, en avançant dans le deuil parental. C'est un chemin très long qui est un peu fait maintenant pour moi. C’est donc un film très personnel. Les rencontres que j’ai faites m’ont aidée à chaque étape comme je le raconte. Les femmes qui ne veulent pas et celles qui ne peuvent pas avoir d’enfants subissent la même injonction de la société. J’espère que ce documentaire va servir à d’autres.
Enora Malagré : "J’ai à peu près tout essayé, et ça n’a pas fonctionné"
Avez-vous trouvé des réponses et des solutions par rapport à votre angoisse de départ de ne pas finir seule ?
C’est la dernière petite angoisse qui me taraude encore un peu. Je fais en sorte de ne pas trop y penser. Ça va un peu mieux, parce que Marianne James m’a beaucoup aidée. Le documentaire a ouvert des discussions avec mes amis. On essaye d’envisager un lieu commun où on pourrait vieillir ensemble. J’essaye de me dire de ne pas attendre des enfants, d’arrêter de penser par le prisme d’une descendance. Il s’agit de redéfinir le modèle, d’être apaisée à l’idée de vieillir sans enfant et se réparer de sa propre solitude. J'ai deux chats, tout va bien !
Vous n’avez toujours pas de perspectives ? Je pense notamment à Lorie Pester qui a réussi à en avoir…
Certaines parviennent à avoir un enfant miraculeusement, mais l'endométriose reste la cause principale d’infertilité en France. Lorie Pester et Laëtitia Milot font partie des miraculées, mais la plupart sont plutôt comme moi et n’y parviennent pas. J’ai à peu près tout essayé, et ça n’a pas fonctionné. Aujourd'hui, je réfléchis à faire une hystérectomie. Comme j’explique un peu dans le film, je m’accroche à cet utérus qui ne me sert plus à rien parce que psychologiquement, je reste de l’ancienne génération. J’ai dû mal à déconstruire ça. J’ai envie de garder cet organe. C’est un peu paradoxal psychologiquement. Il n’y a toujours pas de remède à cette maladie, c’est pourquoi je continue à faire du bruit autour du sujet. Il n’y a toujours pas assez d’argent pour la recherche.
L'adoption est-elle la meilleure solution ?
Les chiffres n’ont pas bougé, c’est très difficile. Il y a toujours seulement 9% des agréments qui aboutissent en France. C’est pourquoi on en parle aussi dans le film. On n’adopte pas en six mois. C’est minimum 5 ans. Donc il faut vraiment beaucoup de volonté pour se relancer dedans si ça ne marche pas.
"Il m’arrivait de faire semblant d’avoir le ventre d’une femme enceinte devant mon miroir", avoue Enora Malagré
Avez-vous ressenti plus de pression de la part des femmes ?
Hommes et femmes, la pression est la même. Je ressens autant de jugement des deux sexes. C’est plutôt une question de génération. La génération au-dessus de la mienne juge forcément un peu plus, ou comprend moins. Chez les personnes plus âgées que moi, ne pas vouloir d’enfant est souvent perçu comme quelque chose de louche, égoïste. On me dit : "C’est parce que t’as pas de mec ?". Si, et peu importe. Il y a forcément quelque chose d'anormal, lié au fait que j'aurais mis l'accent sur ma carrière.
Quel témoignage vous a le plus étonné et bouleversé ?
Le groupe de parole avec mes compagnonnes d’infortune. J’ai assez peu rencontré de femmes qui n’avaient pas d’enfants. Je les ai longtemps cherchées. Et là d’être dans la même salle, à raconter nos histoires communes, ça m’a bouleversé. Je me suis sentie très accompagnée, très forte, moi qui me sentais très fragile sur le sujet. Le collectif m’a toujours beaucoup aidée. Je me suis faite cueillir ce jour-là. Cette association, Happy moi, m’a beaucoup aidée. Je l'ai découverte toute seule. Je ne m’en sortais plus. Le psy ne me suffisait pas, et la plupart de mes amis ont des enfants. J’ai cherché sur Internet. Il y a une seule association en France donc ce n’est pas difficile ! J’ai vu que Sandrine faisait des réunions une fois tous les deux mois. Je me suis ruée sur le première date, et ça m’a un peu sauvé la vie.
Ça ne vous a jamais été proposé à l’hôpital par exemple ?
Jamais. Et quand j’en ai parlé à mon psy, il ne savait même pas qu’il y avait une association. Dans le film, il s’agissait d’ailleurs de la première réunion pour deux d’entre elles. Ça tombait bien, c’est toujours bouleversant d’avoir des nouveaux témoignages. Quand je dis qu’il m’arrivait de faire semblant d’avoir le ventre d’une femme enceinte devant mon miroir... On avait toutes vécu d’autres choses qui ressemblait à ça. Ça m’a fait du bien de me dire qu’en fait je n’étais pas folle.
Enora malagré : "Je n’ai pas d’enfant et j’ai une vie super"
Arrivez-vous à mieux comprendre ces femmes qui ne veulent pas d’enfant ?
Bien sûr. Non seulement je le comprends, mais elles m’ont vachement aidée. Ça ne part pas du même postulat, mais ces guerrières-là m’ont aussi permis de faire mon deuil. Ça m’a libéré, j’avais besoin d'entendre ça. Je n’ai pas tout mis dans le documentaire, mais elles me sont parfois un peu rentré dedans en me disant : "On n’est plus en 1940, tout va bien. T’as pas d’enfant, mais tu n’es pas une femelle défaillante". C’était formidable de les rencontrer.
Mais vous avez aussi le droit de vous y accrocher…
Bien sûr, ce n’est pas blanc ou noir. Je garde quelques doutes, lovés en moi. J’en prends soin, j’ai le droit d’en avoir. Je trouve aussi chouette de ne pas être définitive dans mon cheminement. Je me garde le droit d'évoluer. Peut-être qu'on se reverra dans cinq ans, et que j'aurai adopté quatre enfants. On ne sait pas. Ce que je sais, c’est que je vais beaucoup mieux qu’avant d’avoir fait ce film. Quand je l’ai démarré, j’étais au fond du seau. Je n’en pouvais plus d’être asphyxiée par ces injonctions, les postures que j’entendais, et le manque de réponses comme je ne côtoyais pas de femmes qui n'ont pas d’enfants. Ça fatigue de devoir tout le temps répondre à ces questions. Aujourd’hui, je ne réponds plus rien. Je n’en sais rien, on verra. Pour l’instant je vais bien au jour le jour. Je n’ai pas d’enfant et j’ai une vie super.
Sandrine explique que son parcours PMA s’est achevé par un coup de téléphone où on lui a dit : "Écoutez Madame, on vous a donné un traitement de cheval, et vous êtes une mauvaise répondeuse". Comment expliquez-vous que même le personnel médical fasse preuve d’aussi peu d’empathie ?
C’est un manque de formation parce qu’il n’y a pas de moyen. Ils font bien comme ils peuvent. Il n’y a pas non plus que des personnes malveillantes. Je suis tombée aussi sur des médecins très empathiques. En l'occurrence, Sandrine ne le raconte pas, mais c’était une médecin d’une ancienne génération. Les jeunes sont quand même un peu mieux formés aujourd’hui. Mais il y a encore beaucoup à faire avec le personnel médical.

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