"Plus la crise dure, pire c'est" : quand la guerre en Iran nourrit l'anxiété des Français

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L’offensive militaire menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran depuis le 28 février a provoqué des représailles massives à travers tout le Moyen-Orient. Ce nouveau conflit s'ajoute à une séquence géopolitique surchargée : guerre en Ukraine depuis plus de quatre ans, conflit à Gaza, tensions commerciales et menaces territoriales de Donald Trump sur le Groenland… Pour beaucoup, le sentiment d'un monde au bord du précipice génère une anxiété diffuse mais bien réelle.

Or le terrain psychique des Français est déjà fragilisé. Selon le dernier Baromètre de Santé publique France publié fin 2025, 15,6 % des Français ont vécu un épisode dépressif l’an passé. Une tendance en hausse depuis 2017, amplifiée par la pandémie de Covid-19. Et selon un sondage Elabe réalisé en mars 2025 - bien avant les frappes sur l'Iran -, 76 % des Français étaient déjà inquiets d'une propagation du conflit ukrainien à d'autres pays et 64 % redoutaient qu'il touche la France. La succession des crises - et notamment l’ouverture d’un nouveau front en Iran - n'est pas sans conséquence sur le psychisme collectif.

C'est ce phénomène qu'étudie Nicolas Franck, professeur de psychiatrie à l'université Lyon-1 et au centre hospitalier Le Vinatier. Pendant la pandémie, il a mené avec son équipe plusieurs enquêtes auprès de 30 000 personnes afin de mesurer l'évolution du bien-être psychique en temps de crise. Son constat, qu'il détaille dans son livre Covid-19 et détresse psychologique (Odile Jacob, 2020) : ce n'est pas tant la dureté des événements que leur succession et leur durée qui fragilisent la santé mentale. Heureusement, il existe des stratégies concrètes de prévention, qu’il développe dans un autre ouvrage, Protéger sa santé mentale après la crise (Odile Jacob, 2023).

L’Express : Les frappes sur l’Iran s’inscrivent dans un contexte géopolitique mondial extrêmement tendu. De nombreuses personnes expriment une angoisse diffuse : peur d’une troisième guerre mondiale, de frappes sur l’Europe, d’un emballement nucléaire. Comment expliquer cette réaction ?

Nicolas Franck : La peur est une émotion associée à des modifications physiologiques permettant de faire face aux situations de danger, voire d’incertitude et de perte de contrôle. L’anxiété est un phénomène pathologique dans lequel la peur se manifeste en l’absence de menace patente. Or, face aux difficultés et à la pression s’accumulant avec ces guerres qui se multiplient près de l’Europe, on ressent d’abord de la perplexité, puis, à force, le sentiment d’une incapacité à faire face : la peur se transforme ainsi en anxiété. On se dit : "Je suis en danger et je n’ai pas de solution pour me protéger", ce qui est l’expression la plus crue de l’anxiété. La guerre entre l'Iran, les Etats-Unis et Israël est particulièrement anxiogène parce que la situation évolue dans toutes les directions, avec des conséquences plus imprévisibles que tout ce que nous avions connu.

Mais comment expliquer qu’une guerre à des milliers de kilomètres puisse générer autant d’anxiété chez des personnes qui ne sont pas directement en danger ?

Ce qui rend le vécu si intense aujourd’hui est notamment notre hyperconnexion. Lors de la première guerre du Golfe en 1991 - j’étais alors étudiant en médecine -, on apprenait les événements par la presse et les images télévisées, qui semblaient à distance. Aujourd’hui, tout paraît proche. On voyage davantage, on connaît ces régions ne serait-ce qu’en passant par des hubs aéroportuaires. Quand je vois une affiche Emirates place Bellecour, à Lyon, alors que l’aéroport de Dubaï est fermé à cause des bombardements, cela peut ébranler notre sentiment de familiarité ce qui, combiné à une impression de perte de contrôle, peut créer un cocktail détonnant.

Cela s’explique aussi par des mécanismes d’identification et d’empathie. On se met à la place des gens qui sont là-bas, on s’y projette parce qu’on connaît des personnes qui habitent dans ces régions ou parce qu’on y est passé. On a tous vu ces vidéos Instagram ou TikTok qui se moquent gentiment des influenceurs français bloqués à Dubaï : c’est amusant, mais cela rappelle aussi que des milliers de Français y sont installés, tout près de la guerre. La mondialisation a créé un sentiment de familiarité avec ces lieux. Et quand cette familiarité est ébranlée par un événement tragique, on est touché. On porte tous, désormais, la charge émotionnelle négative de ce qui se passe un peu partout dans le monde.

D’ailleurs, les vidéos humoristiques sur la guerre en Iran ou une potentielle troisième guerre mondiale se multiplient sur les réseaux sociaux. Est-ce l’expression de la volonté des personnes de se protéger psychologiquement ?

Effectivement, c’est une façon de se protéger en reprenant le contrôle de la situation. L’humour a toujours fonctionné comme mécanisme d’adaptation. Dans mon livre Protéger sa santé mentale après la crise, je m’étais intéressé à l’après-Première Guerre mondiale, avec les Années folles, l’omniprésence de l’humour et de la fête. Lorsqu’on se moque de quelque chose, on le redéfinit à sa manière, on se l’approprie et on reprend le contrôle. C'est bénéfique pour celui qui crée le contenu comme pour le public. Une réaction saine qu'il faut favoriser.

Observez-vous une hausse des consultations en période de crise géopolitique ?

Nous en avons eu énormément pendant la pandémie de Covid-19 : la psychiatrie et les structures de santé mentale étaient complètement saturées. Nous n’en sommes pas encore là aujourd’hui. Mais il faut regarder le problème en face : l’offre de soins est de toute manière déjà saturée. Obtenir un rendez-vous en Centre médico-psychologique ou chez un psychiatre libéral peut prendre des mois. Donc lorsqu'on ne peut pas répondre à la population, on ne voit pas la demande augmenter. Se dire "les gens ne viennent pas, donc ils n'ont pas de problème" serait une politique de l'autruche.

Vous avez montré dans vos travaux que c’est la succession des crises, plus que leur intensité, qui fragilise la santé mentale. Après le Covid, la guerre en Ukraine, à Gaza et ce nouveau conflit, sommes-nous collectivement plus vulnérables ?

Nous sommes en pleine crise, il est donc difficile de répondre avec le recul nécessaire. Ce qui est certain, c’est que l’hyperconnexion et la mondialisation nous rendent plus vulnérables aux phénomènes d’identification et d’anticipation anxieuse.

Le président Emmanuel Macron a annoncé, face au sous-marin nucléaire "Le Temeraire" stationné dans la base navale d'Ile Longue à Crozon, le 2 mars, qu'il allait augmenter l'arsenal nucléaire français.

Le président Emmanuel Macron a annoncé, face au sous-marin nucléaire "Le Temeraire" stationné dans la base navale d'Ile Longue à Crozon, le 2 mars, qu'il allait augmenter l'arsenal nucléaire français.

© / via REUTERS

Nous disposons aussi de données scientifiques solides. L'une des études menées avec mon équipe pendant la pandémie portait sur les huit semaines du premier confinement, au printemps 2020. Elle montrait une légère diminution du bien-être mental dès la première semaine. Au fil du temps, cette diminution s’accentuait. L’étude révélait aussi une hétérogénéité croissante : certains s’adaptaient et voyaient leur bien-être se restaurer, tandis que d’autres tombaient dans une grande détresse. Mais en moyenne, ces données scientifiques montrent que plus la crise dure, pire c’est pour la population.

Certains chercheurs en sciences sociales estiment que la peur et l’anxiété sont normales et saines face à ce type de situation, que pathologiser ces réactions reviendrait à dépolitiser les enjeux collectifs et à nier que c’est la société qui est malade. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas confondre la peur et l’anxiété. La peur est normale et saine puisqu’elle nous protège du danger en mettant l’organisme dans un état propre à réagir. Elle a donc un intérêt quand le danger est immédiat. L’anxiété, elle, est une pathologie qui survient quand l’émotion de peur n’est plus corrélée avec le danger réel.

Actuellement, nous ne sommes pas directement en danger. Mais des mécanismes d'identification, d'anticipation et de création de scénarios négatifs peuvent s'enclencher, et avec eux l'anxiété. Si cette dernière s’installe et dégrade notre qualité de vie, il ne faut pas l’accepter, car elle entretient un taux élevé de cortisol, l'hormone du stress, qui dégrade la santé physique et mentale. Il est donc nécessaire de permettre aux personnes de baisser leur niveau d’anxiété afin de pouvoir faire face.

L'une des solutions pourrait-elle être de limiter l'exposition médiatique - images de bombardements, alertes sur les téléphones, fils d’actualité en continu - qui peut jouer un rôle dans l'anxiété comme le montrent vos travaux ? Y a-t-il un seuil au-delà duquel s’informer devient nocif ?

Ce n'est pas s'informer qui pose problème, c'est la manière de le faire. L’exposition répétée à des images à fort impact émotionnel maintient le niveau d’alerte de la personne, génère de nouvelles raisons d’avoir peur et entretient un niveau de peur élevé en permanence, terreau fertile de l’anxiété. Regarder ces images en boucle est délétère, cela ne sert à rien, sinon à entretenir la peur. En revanche, lire des articles de fond qui analysent les événements est bien plus sain : comprendre un phénomène avec une information de qualité permet de se l’approprier, de prendre du recul, donc de reprendre le contrôle. Nombre de mes patients me disent qu’ils laissent désormais leur téléphone dans le salon quand ils vont se coucher. C’est une bonne attitude.

Certaines personnes sont-elles plus à risque que d’autres face à l’anxiété liée à la guerre ?

Les personnes déjà anxieuses sont évidemment plus vulnérables à de nouveaux motifs d’anxiété, de même que celles souffrant de dépression ou d’isolement. Cela a été particulièrement bien observé pendant la pandémie de Covid-19, où ces profils ont vu leur état s’aggraver. Cela peut aussi s’appliquer à des profils paranoïdes, si leur délire est lié à la certitude d’un déclenchement imminent d’une troisième guerre mondiale. Mais les personnes souffrant de schizophrénie ne sont pas forcément plus touchées que les autres, puisque leur thématique délirante étant souvent étanche à l’actualité.

Les enfants et les adolescents sont un cas particulier. Ils sont en construction, et grandir dans une ambiance anxiogène permanente n’est pas positif : activer le système de stress est délétère quand on est en pleine croissance cérébrale et psychique. Il faut donc les protéger… Le problème, c’est qu’ils sont aussi les plus connectés.

Justement, que recommandez-vous pour se protéger ? A quel moment doit-on considérer qu’il y a un problème ?

L’anxiété n’est plus normale quand elle fait souffrir, quand elle altère notre vécu et prend plus de place que tout le reste. L'un des principaux critères des troubles psychiatriques, qu’il s’agisse de schizophrénie, de trouble bipolaire, de dépression ou d’anxiété, est l'incapacité à faire face aux exigences du quotidien. Si vous ruminez en permanence des pensées négatives, si vous êtes irritable, préoccupé, si vous n'êtes plus disponible ni pour les autres ni pour vous-même, c’est un signal d’alerte.

Il existe des outils pour objectiver cela, soit en mesurant le niveau d’anxiété ou de dépression, soit au contraire en évaluant le bien-être mental par exemple avec l’échelle de bien-être WEMWBS, que mon équipe a employée pendant les confinements. Elle est disponible gratuitement en ligne sur le site du Centre ressource de réhabilitation psychosociale. Si votre score est inférieur à 50, il faut vous interroger sur ce qui peut favoriser un mal-être. Attention, je ne dis pas qu’il faut envoyer tout le monde chez le psychiatre. Je recommande de procéder par étapes. La première consiste à se poser des questions, à réaménager son emploi du temps et à mettre en place des activités positives. La deuxième est de miser sur l’entraide et de s’appuyer sur ses proches. Et la troisième, si cela ne suffit pas, est de demander l’aide d’un professionnel.

Parmi les mesures protectrices, on pense souvent au sommeil, à l’alimentation, aux contacts sociaux, mais on néglige souvent l’exposition à la nature. Or il s’agit d’un facteur protecteur très bien documenté. Les personnes vivant dans des espaces végétalisés consomment par exemple moins d’anxiolytiques et présentent moins de symptômes anxieux et dépressifs. Dès 1984, une étude pionnière du chercheur Roger Ulrich, publiée dans la revue Science, avait d’ailleurs montré que des patients opérés dont la chambre d’hôpital donnait sur des arbres récupéraient plus vite, prenaient moins d’antalgiques et sortaient plus tôt que ceux dont la fenêtre donnait sur un mur en briques. Il y a un besoin fondamental de nature chez l’être humain.

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