VLBI : la collaboration pendant la guerre froide qui a révolutionné l’astronomie

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En 1969, alors que les tensions entre l’Est et l’Ouest étaient vives, des scientifiques américains et soviétiques ont mené une expérience transfrontalière sans précédent en radioastronomie. Conçue pour repousser les limites d’une nouvelle technique, l’interférométrie à très grande base (VLBI, pour very long baseline interferometry), cette expérience exigeait confiance et coopération entre les deux parties. Surmontant une multitude d’obstacles politiques, culturels et logistiques, les astronomes américains et soviétiques ont relié deux radiotélescopes – l’un à Green Bank, en Virginie-Occidentale, l’autre dans la péninsule de Crimée, au sein de la république socialiste soviétique d’Ukraine – pour créer un seul télescope virtuel dont la base était aussi grande que la distance les séparant. Le résultat fut non seulement un bond historique en matière de capacités d’observation, mais aussi une collaboration surprenante entre rivaux.

Inventée au milieu des années 1960, la VLBI est encore aujourd’hui au cœur des observations astronomiques de pointe. Les images d’un trou noir publiées par l’Event Horizon Telescope depuis 2019, par exemple, ont été rendues possibles grâce à cette technique. Celle-ci permet en effet aux astronomes d’améliorer la résolution des radiotélescopes en reliant plusieurs antennes à coupole sur de grandes distances et en utilisant le décalage temporel de l’arrivée du signal à chacune d’elles pour en simuler une seule beaucoup plus grande.

Ces antennes n’ont même pas besoin d’être physiquement connectées pour atteindre une résolution angulaire sans précédent. Grâce à leur répartition sur le globe, les radioastronomes ont observé les émissions d’objets impossibles à distinguer auparavant, comme des quasars lointains, des étoiles à neutrons et des trous noirs supermassifs. Cependant, comme cette technique repose sur une synchronisation précise et sur un partage de données au-delà des frontières politiques, elle fait souvent appel tant à l’astrophysique qu’à la diplomatie.

Explorer les ondes radio du ciel

La radioastronomie a vu le jour dans les années 1930, lorsque l’ingénieur américain Karl Jansky, qui travaillait dans les laboratoires Bell, a détecté par hasard des ondes radio émanant du centre de la Voie lactée alors qu’il étudiait les interférences parasites dans les signaux téléphoniques transatlantiques. Cette découverte inattendue a ouvert la voie à une nouvelle façon d’observer l’Univers – une méthode qui révélerait des objets et des phénomènes jusque-là inconnus, comme les pulsars, les quasars et le fond diffus cosmologique.

La sensibilité d’un radiotélescope repose essentiellement sur sa surface de collecte. De grandes antennes paraboliques captent les ondes radio et les concentrent dans un cornet d’alimentation, un composant en forme d’entonnoir qui dirige le signal vers un récepteur, lequel amplifie les ondes faibles et les convertit en signaux électriques pour analyse. Mais comme les longueurs d’onde radio, qui vont de quelques millimètres à plusieurs mètres, sont bien plus élevées que celles de la lumière visible, obtenir une bonne résolution angulaire nécessite des radiotélescopes bien plus grands que leurs homologues optiques.

Jusqu’au milieu des années 1960, les radioastronomes ont été en mesure d’améliorer leurs capacités d’observation en construisant des antennes de plus en plus imposantes. Le télescope d’Arecibo à Porto Rico, achevé en 1963, avait ainsi un diamètre de 305 mètres. Mais au fil de la décennie, la communauté a commencé à se heurter à une limite technologique. Non seulement ces grands instruments étaient coûteux et difficiles à construire, mais au-delà d’une certaine taille, les effets de la gravité empêchaient de maintenir un télescope debout et de conserver la forme de sa coupole. Or l’observation d’objets lointains et de faible signal en radiofréquence nécessitait des télescopes dotés d’une résolution bien supérieure à celle qu’une seule antenne pouvait offrir.

C’est alors que sont intervenues l’interférométrie et la synthèse d’ouverture [un traitement intégré des données, ndlr]. S’appuyant sur des techniques acquises lors du développement des radars pendant la Seconde Guerre mondiale, le radioastronome britannique Martin Ryle et d’autres chercheurs ont compris qu’en combinant les signaux en provenance de plusieurs télescopes répartis sur une certaine distance, ils pourraient simuler un télescope beaucoup plus grand et obtenir des capacités de résolution nettement supérieures. Cette technique est devenue un pilier de la radioastronomie et a valu à Ryle d’être colauréat du prix Nobel de physique en 1974.

principes de l’interférométrie à très grande base the observer

Ce schéma, publié en 1970 dans le bulletin The Observer, illustre les principes de l’interférométrie à très grande base. Une onde s’approche de la Terre. Deux radiotélescopes éloignés de plusieurs milliers de kilomètres la détectent. Pour combiner les signaux enregistrés sur les deux sites, les astronomes doivent connaître l’heure précise à laquelle chaque observation a été effectuée.

© Image tirée de J. Broderick, « VLB Interferometry », The Observer, janvier 1970, avec l’aimable autorisation de NRAO/AUI/NSF (CC BY 4.0)

Mais combiner les signaux de télescopes distants n’est pas simple. Les ondes radio atteignent chaque antenne à un moment légèrement différent, qui dépend de la distance entre les instruments. Les astronomes devaient aligner ces signaux avec précision pour mesurer la différence de temps. Dès les années 1940 et 1950, des chercheurs ont réussi à accomplir cette tâche avec des télescopes suffisamment proches pour être reliés par un câble coaxial. Mais obtenir un résultat similaire avec des antennes distantes de plusieurs centaines ou milliers de kilomètres – voire situées sur des continents différents –, et donc trop éloignées pour être physiquement mises en réseau, était une autre affaire. Pourtant, les retombées promettaient d’être immenses. En augmentant la distance entre les télescopes – la « base » –, les astronomes espéraient améliorer considérablement la résolution angulaire : la résolution attendue pour un interféromètre composé de deux télescopes distants de 1 000 kilomètres était environ 10 000 fois plus fine que celle d’une antenne parabolique de 100 mètres de diamètre.

Une invention simultanée

L’histoire de la VLBI ne repose pas sur une seule percée, mais plutôt sur une convergence d’avancées technologiques et d’ambitions scientifiques pendant la guerre froide. Aux États-Unis, les radioastronomes cherchaient une résolution plus fine pour étudier les quasars lointains et cartographier la rotation de la Terre avec une plus grande précision. En URSS, les astronomes avaient un accès limité aux grandes antennes à coupole et se sont tournés vers l’interférométrie pour améliorer la puissance d’observation en utilisant les infrastructures existantes. Les chercheurs des deux pays ont bénéficié de plusieurs nouvelles technologies cruciales, notamment des horloges atomiques très stables et des enregistreurs sur bande à grande vitesse. Ces innovations, apparues presque simultanément dans plusieurs pays, ont incité plusieurs équipes à expérimenter indépendamment l’utilisation de télescopes distants pour la VLBI.

L’idée d’une expérience collaborative entre l’Est et l’Ouest a émergé très tôt, en 1963, lorsque l’astronome britannique Bernard Lovell en a discuté avec l’astrophysicien soviétique Iossif Chklovski et d’autres lors d’un voyage en URSS. Les deux hommes ont signé un accord pour tester le concept, mais l’expérience proposée n’a jamais vu le jour. Deux ans plus tard, les scientifiques soviétiques Leonid Matveenko, Nikolaï Kardachev et Guennadi Cholomitski ont publié un article où ils proposaient d’utiliser des horloges atomiques pour synchroniser les signaux provenant de télescopes éloignés non reliables physiquement. Qualifiant cette technique de « radiointerferometr s bolshoy bazoy » (« radio-interférométrie à grandes bases »), ils prévoyaient de positionner les télescopes presque n’importe où – même sur des continents différents – et d’atteindre des résolutions exceptionnelles. Mais à cause de sa parution dans une revue en langue russe dont la diffusion était limitée en Occident, l’article est passé inaperçu dans la communauté astronomique.

La première expérience de VLBI a sans doute eu lieu en janvier 1967, lorsque des scientifiques de l’université de Floride, à Gainesville, et du Collège presbytérien de Floride, à Saint-Pétersbourg, ont combiné les signaux enregistrés à partir de deux antennes non connectées pour observer les sursauts radio de Jupiter. L’équipe a synchronisé les données en plaçant sur chaque télescope un oscillateur à quartz, qui horodatait et stabilisait la fréquence des signaux entrants. Longue de 218 kilomètres, la base de l’interféromètre était modeste, mais cette expérience novatrice a inauguré la technique au cœur de l’approche : la synchronisation et la corrélation des données provenant d’instruments séparés. Néanmoins, l’article annonçant les résultats ne parut qu’en 1968, de sorte que ces travaux n’eurent que peu d’impact immédiat. À peu près à la même époque, une équipe de chercheurs canadiens a utilisé une technique similaire pour mener une expérience avec des télescopes séparés de seulement 200 mètres. Leurs conclusions sont parues en juin 1967.

Un mois plus tard, des équipes de l’Observatoire américain de radioastronomie (NRAO) et du Laboratoire de recherche navale (NRL) ont publié les résultats d’une expérience collaborative qu’elles avaient menée en mai. Leurs radiotélescopes, exploités indépendamment et situés à Green Bank et à l’observatoire de Maryland Point, étaient séparés de 220 kilomètres – soit à peu près la même distance qu’en Floride –, mais la fréquence d’observation était plus de cent fois supérieure, ce qui a produit des images de bien meilleure résolution. L’idée de cette expérience était née autour d’une pinte de bière – une origine conviviale très à propos pour un projet collaboratif qui allait révolutionner l’astronomie.

Ainsi, l’invention de la VLBI n’est pas tant le fait d’un seul chercheur qu’une œuvre simultanée, fruit d’une innovation menée en parallèle : plusieurs équipes de différents pays sont parvenues à la même idée à peu près au même moment. Et, plus qu’à une simple technique novatrice, elles ont conduit à une nouvelle sorte de radioastronomie, fondée sur la collaboration internationale – à l’image de la vaste distribution du réseau sur laquelle était fondé ce champ de recherche émergent.

Premier contact

Pour donner suite à l’expérience menée avec le télescope du NRL, les scientifiques du NRAO ont approché des chercheurs d’observatoires du monde entier. Leur première collaboration internationale a eu lieu en janvier 1968 avec une équipe suédoise, au cours de laquelle les deux équipes ont réussi à relier des télescopes distants de plus de 6 000 kilomètres. Encouragés, les chercheurs du NRAO se sont fixé pour objectif d’atteindre une résolution encore plus fine, ce qui nécessitait de combiner de longues bases et des télescopes ayant une sensibilité suffisante à basse fréquence. Ils espéraient travailler avec des astronomes australiens, mais les installations locales, comme le grand radiotélescope de l’observatoire de Parkes, en Nouvelle-Galles du Sud, ne répondaient pas aux exigences de la VLBI.

L’équipe s’est alors rendu compte que certaines des meilleures options se trouvaient en URSS, qui avait investi massivement dans la radioastronomie et possédait plusieurs grandes antennes adéquates. C’est ainsi qu’en février 1968, Kenneth Kellermann, radioastronome au NRAO, et Marshall Cohen, alors à l’université de Californie à San Diego, ont envoyé une lettre à Viktor Vitkevich, de l’institut de physique Lebedev, à Moscou, dans laquelle ils proposaient une coopération qui utiliserait le radiotélescope de 43 mètres de diamètre du NRAO à Green Bank et une antenne en URSS.

Les Soviétiques acceptèrent et proposèrent d’utiliser le radiotélescope de 22 mètres de l’observatoire de Simeïz, en Crimée. C’est ainsi qu’à la fin de l’année 1968, l’équipe du NRAO se mit au travail pour planifier le projet. L’expérience allait être l’un des premiers exemples marquants de collaboration scientifique entre les États-Unis et l’Union soviétique rendue possible par la détente, cette période de la fin des années 1960 et des années 1970 où les tensions de la guerre froide se sont atténuées et où les deux superpuissances ont encouragé la coopération scientifique et technologique. Le dégel des relations a rouvert des canaux d’échanges qui avaient été fermés pendant des décennies et a rendu possible la mise en place de projets communs impensables quelques années auparavant.

radiotélescope observatoire de Simeïz crimée

Le radiotélescope de 22 mètres de diamètre de l’observatoire de Simeïz, en Crimée, utilisé en 1969 lors de l’expérience américano-soviétique d’interférométrie à très grande base.

© Photo de Kenneth Kellermann, avec l’aimable autorisation de NRAO/AUI/NSF (CC BY 4.0)

Dans un rapport interne décrivant les objectifs scientifiques de la collaboration, Kenneth Kellermann et ses collègues du NRAO expliquèrent pourquoi le télescope de Crimée était idéal : non seulement il était assez éloigné pour obtenir une base assez grande, mais c’était l’un des rares télescopes non américains avec la sensibilité nécessaire aux longueurs d’onde requises.

Le rapport soulignait deux défis majeurs auxquels la collaboration serait confrontée. Le premier concernait la communication : pour résoudre rapidement les problèmes techniques qui surgiraient inévitablement, les chercheurs américains et soviétiques devraient rester en contact permanent. La barrière linguistique compliquait encore la tâche : peu de scientifiques américains parlaient russe, et vice versa. De plus, chaque équipe devrait se rendre dans les installations de l’autre partie pour se familiariser avec son équipement et ses procédures, ce qui impliquerait de contourner les restrictions de voyage imposées par la guerre froide.

Même pendant la détente, les échanges de personnel entre les États-Unis et l’URSS restaient rares et faisaient l’objet d’une surveillance politique stricte. Du côté soviétique, en général, seuls les scientifiques membres du Parti communiste ou jouissant d’une bonne réputation politique étaient autorisés à voyager. Et les deux gouvernements encourageaient leurs scientifiques à faire un rapport tant sur les visiteurs étrangers que sur leurs propres expériences dans d’autres pays – voire l’exigeaient d’eux. Ce climat de surveillance et de prudence politique compliquerait le fonctionnement de la collaboration.

Le second défi consisterait à obtenir l’autorisation d’exporter des instruments techniquement sensibles vers l’URSS. L’un des plus essentiels était une horloge atomique, qui permettrait de synchroniser avec précision les signaux entre les télescopes de Green Bank et de Crimée, distants de plus de 5 000 kilomètres. L’équipe du NRAO devrait acheminer l’horloge des États-Unis à l’observatoire de Simeïz, ce qui nécessiterait l’autorisation du Bureau du contrôle des exportations, au sein du ministère du Commerce. Mais ce n’était pas tout : le ministère de la Défense avait des inquiétudes en matière de sécurité nationale, car la VLBI était aussi utilisée en géodésie – l’étude de la forme, de l’orientation, du mouvement et du champ gravitationnel de la Terre.

Plus de 5 000 kilomètres séparaient les radiotélescopes des observatoires de Green Bank, aux États-Unis, et de Simeïz, en Crimée, utilisés pour l’expérience de 1969.

Les informations géodésiques étaient notamment essentielles pour guider les missiles balistiques intercontinentaux. À l’époque, la VLBI était capable de localiser des antennes radio à quelques mètres près. Le ministère de la Défense craignait que si des données géodésiques concernant l’emplacement exact du télescope de 43 mètres du NRAO étaient partagées avec l’URSS, cela aiderait les Soviétiques à améliorer leur capacité à viser avec précision des cibles américaines de grande valeur situées dans les environs de Green Bank, dont la ville de Washington. Des représentants du ministère se sont même rendus au NRAO pour faire part de leurs préoccupations. Mais finalement, celui-ci ne s’est pas opposé à l’expérience : tant les États-Unis que l’URSS lançaient déjà des satellites espions en orbite terrestre qui fournissaient des mesures géodésiques d’une précision comparable.

Une horloge atomique dans les bagages

L’équipe a ainsi obtenu l’autorisation officielle d’exporter l’horloge atomique. Son transport outre-Atlantique et son introduction en URSS, cependant, furent une épreuve. Emballée dans une grande caisse sans inscription, l’horloge ressemblait à une énorme bombe pour les agents de la sécurité aéroportuaire soviétique. Craignant que le terme « atomique » n’évoque une menace nucléaire chez les douaniers soviétiques, les astronomes américains prirent soin de ne pas l’utiliser pour présenter l’appareil. Mais le seul fait qu’on transporte un engin aussi volumineux suscitait des inquiétudes. Comme Kenneth Kellermann le rappela en 1970 dans un article rétrospectif publié dans The Observer, le bulletin interne du NRAO : « Imaginez un Russe essayant de monter à bord d’un vol Miami-New York avec une boîte d’aspect étrange (qui fait tic-tac, bien sûr) contenant des fils et des piles, et n’ayant pour bagages qu’un voltmètre, une paire de pinces et un gros tournevis, et vous aurez une idée de la situation. »

Après plusieurs retards et un contrôle approfondi, l’équipe est finalement arrivée en URSS avec l’horloge. Mais les difficultés ne s’arrêtaient pas là. À l’observatoire de Poulkovo, près de Léningrad [aujourd’hui Saint-Pétersbourg, ndlr], les membres de l’équipe ont synchronisé l’horloge avec une référence suédoise, mais la batterie interne a commencé à s’épuiser pendant leur vol vers la Crimée. Or l’horloge avait besoin d’une alimentation continue pour conserver son étalonnage précis. Ils l’ont branchée à une batterie de voiture qu’ils avaient emportée en sauvegarde et, après l’atterrissage, ont installé l’ensemble dans un véhicule pour se rendre à l’observatoire de Simeïz. Mais cette batterie a elle aussi commencé à faiblir à mi-chemin. Improvisant, ils ont branché l’horloge à la batterie du véhicule et sont finalement arrivés à l’observatoire avant que celle-ci ne s’épuise à son tour.

L’équipe s’attendait à rencontrer des difficultés de communication, mais maintenir le contact entre Green Bank et la Crimée s’est avéré encore plus compliqué en raison d’une série de problèmes inattendus. Les membres de l’équipe avaient prévu de communiquer à l’aide du réseau de communication entre téléscripteurs TWX – un précurseur du fax –, mais cette méthode a échoué. Puis les lignes téléphoniques sont tombées en panne. En dernier recours, ils se sont tournés vers les télégrammes, avec leur lot d’obstacles, presque comiques. Comme le raconte Kenneth Kellermann : « Il a fallu un certain temps pour expliquer [à un représentant du bureau télégraphique soviétique] que Green Bank n’était pas une grande ville américaine, et le télégramme a été envoyé – du moins le pensions-nous. Quatre jours plus tard, le bureau télégraphique m’a appelé à l’hôtel. Ils voulaient toujours savoir où se trouvait Green Bank. »

Les différences culturelles et les barrières linguistiques posaient des défis supplémentaires. L’équipe américaine devait installer des récepteurs électroniques sensibles sur le télescope soviétique, qui capteraient et amplifieraient les faibles signaux radio provenant de quasars lointains avant leur enregistrement sur bande magnétique. Or, si les mécaniciens locaux étaient compétents, ils ne semblaient pas se soucier de l’urgence du projet. John Payne, un membre de l’équipe américaine, « avait beaucoup de mal à obtenir d’eux qu’ils s’organisent, s’est souvenu plus tard Kenneth Kellermann. Ils n’arrêtaient pas de lui dire que c’était la Russie, pas l’Amérique, qu’il devait se détendre, boire de la vodka et ne pas être si pressé. » Malgré ces contretemps, l’équipe fut prête pour sa principale campagne d’observations en octobre. Les scientifiques célébrèrent la fin de la première série avec nourriture, vodka, cognac et déclarations d’amitié entre l’Union soviétique et les États-Unis avant de regagner leur hôtel.

Des astronomes américains et soviétiques célèbrent les premières observations à l’observatoire de Simeïz

Des astronomes américains et soviétiques célèbrent avec des verres de cognac les premières observations réussies effectuées à l’observatoire de Simeïz en octobre 1969. Debout, de gauche à droite, se trouvent le directeur de l’observatoire Ivan Moiseev, John Payne, du NRAO, et Victor Efanov, un membre du personnel de l’observatoire. Assis, se trouve son collègue Petr Nikolaevich Stezhka.

© Photo de K. Kellermann, avec l’aimable autorisation du NRAO/AUI/NSF (CC BY 4.0)

Mais un télégramme du NRAO leur apporta alors une nouvelle catastrophique : la fréquence du télescope de Green Bank avait été mal réglée, et la campagne devait être recommencée depuis le début dans les deux heures qui suivaient, tant que le quasar étudié était encore visible. John Payne et Kenneth Kellermann se précipitèrent vers l’observatoire… pour découvrir que l’équipe technique avait décidé de prendre un jour de congé improvisé et était occupée à faire la fête. Heureusement, cela signifiait que les récepteurs électroniques destinés à cette partie de l’expérience étaient encore en place sur le télescope. Avec l’aide du radioastronome soviétique Ivan Moiseev, directeur de l’observatoire de Simeïz, les deux Américains ont pu corriger l’erreur à temps.

Les franges du succès

L’équipe envoya à Green Bank les bandes enregistrées en Crimée afin que les deux séries de signaux puissent être corrélées. Mais elles n’arrivèrent jamais en Virginie-Occidentale. Dans The Observer, Kenneth Kellermann émit l’hypothèse que « quelque part à Moscou, à Washington, ou dans les deux villes, des équipes d’experts de la CIA ou du KGB tentaient en vain de décoder une bande magnétique contenant une séquence de 150 millions de nombres aléatoires qui avait apparemment été exfiltrée clandestinement d’URSS ». On retrouva les bandes, mais un événement confirma les soupçons des astronomes américains envers les services secrets soviétiques : dans un épilogue ajouté en 2001 à son récit, Kenneth Kellermann a révélé que plusieurs années après ces expériences, ils avaient appris que le voyage touristique à Tachkent, Samarcande et en Arménie qu’on leur avait organisé durant leur séjour « avait été arrangé afin que des ingénieurs du KGB puissent disposer d’une semaine ininterrompue pour procéder à la rétro-ingénierie de notre enregistreur, de nos récepteurs et de notre horloge atomique ».

Fin octobre 1969, après quelques contretemps supplémentaires – coup sur coup, le maser à hydrogène de Green Bank est tombé en panne et un transformateur électrique du télescope de l’installation a explosé –, l’équipe parvint à mener à bien l’expérience. Kenneth Kellermann décrivit dans The Observer la joie après les innombrables défis auxquels elle avait dû faire face : « En un peu plus d’un mois, nous avions expédié plusieurs chargements de personnel et de matériel entre Stockholm, Moscou, Léningrad et la Crimée par avion, train et route. Nous avions imposé des exigences sans précédent aux infrastructures de transport et de communication, et avions apparemment accaparé tout le marché des batteries de stockage en Union soviétique. […] Vous pouvez donc imaginer la joie générale et le soulagement lorsque le télégramme est arrivé, annonçant de fortes franges sur 3C 454.3. Vitkevich resta d’abord sans voix, mais se reprit rapidement et s’écria : “Apportez la vodka !” La célébration fut toutefois reportée, car on s’est souvenu qu’il nous restait encore deux jours d’observation. »

La cible, 3C 454.3, un quasar très lumineux et lointain alimenté par un trou noir supermassif, est répertoriée dans le Third Cambridge Catalogue of Radio Sources [le troisième catalogue astronomique de sources radio, produit à Cambridge dans les années 1950, ndlr] – d’où le code « 3C ». Les astronomes l’ont choisie car il s’agit d’une source radio puissante et compacte, des caractéristiques idéales pour tester la capacité de la VLBI à atteindre la meilleure résolution angulaire possible. Les scientifiques ont compris qu’ils avaient réussi lorsqu’ils ont vu des « franges ». Ce motif, qui est apparu lorsqu’ils ont combiné et superposé les signaux des deux télescopes, n’est autre que la figure d’interférence qu’ils espéraient voir.

L’héritage de l’expérience

Quels enseignements tirer de cette expérience ? Sur le plan scientifique, elle a démontré qu’il était possible de mettre en œuvre la VLBI à l’échelle intercontinentale et aux fréquences nécessaires pour obtenir une haute résolution. Elle a aussi conduit à des progrès considérables en matière de capacités d’observation en radioastronomie et a préparé le terrain à des réseaux d’échelle mondiale. Mais au-delà de la prouesse technique, elle a ouvert la voie à des collaborations entre les États-Unis et l’URSS – puis, après 1991, la Russie –, qui se sont poursuivies jusqu’au XXIe siècle. De 2011 à 2019, par exemple, les radioastronomes russes ont intégré les télescopes du NRAO au programme RadioAstron, une expérience de VLBI impliquant un satellite et plusieurs observatoires au sol qui a étendu la base à une distance proche de celle entre la Terre et la Lune et à une résolution angulaire de quelques dizaines de microsecondes d’arc – contre 400 microsecondes d’arc lors de l’expérience de 1969.

Aujourd’hui, cependant, la collaboration entre scientifiques russes et occidentaux est au point mort. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a mis à mal des coopérations internationales vieilles de près de cinq décennies. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a anéanti bon nombre de ces efforts. La communauté internationale considère désormais que l’observatoire de Simeïz est sous occupation illégale. Le contraste avec l’internationalisme optimiste de 1969 nous rappelle à quel point les fondations de la diplomatie scientifique sont mouvantes.

Les motivations des scientifiques du NRAO et de l’observatoire de Simeïz pour collaborer étaient avant tout pratiques : leur expérience exigeait une coopération à grande distance. Mais cette mentalité a créé un objectif commun qui a transcendé les barrières logistiques, culturelles et politiques. Pour autant, ils n’ont pas oublié les implications sociales et politiques de leur expérience. Dans The Observer, Kenneth Kellermann a expliqué que le succès de celle-ci résidait non seulement dans les résultats scientifiques, mais aussi dans le fait d’avoir prouvé que, même en période de tensions géopolitiques profondes, la collaboration pouvait l’emporter sur la division : « Peut-être, d’une certaine manière, a-t-on contribué à une meilleure compréhension entre les peuples soviétique et américain, et démontré que la coopération scientifique entre les États-Unis et l’URSS est possible. »

Cette leçon semble particulièrement d’actualité aujourd’hui. Alors que les tensions mondiales s’intensifient et que les vents politiques tournent, les pionniers de la VLBI nous rappellent ce que nous risquons de perdre. Les succès qui ont suivi, comme l’Event Horizon Telescope, qui combine les données de stations réparties dans le monde, montrent à quel point l’esprit de collaboration peut nous mener loin. Ces réalisations doivent certes beaucoup à la technologie et au financement, mais aussi à l’ouverture d’esprit, à la prise de risques et à la conviction de la valeur d’un savoir partagé au-delà des frontières. Et elles constituent un modèle où puiser le courage dont nous aurons besoin pour relever les défis à venir.

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