Les possibilités offertes par l'intelligence artificielle connaissent une accélération phénoménale depuis quelques semaines, ce qui ne manque pas de désorienter les observateurs et les marchés financiers. Dans cette quête pour essayer de "comprendre à quoi ressemblera le monde dans cinq ou dix ans, en extrapolant les changements d’une technologie qui évolue d’un mois à l’autre", Augustin Landier, professeur à HEC, et David Thesmar, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), dissipent quelques malentendus et esquissent de nouvelles pistes de réflexion.
L'Express : La publication par le cabinet américain Citrini Research d’une dystopie consacrée aux agents IA a fait ressurgir les craintes d'un hypothétique remplacement de l’homme par la machine : explosion du chômage parmi les "cols blancs" dès 2028, effondrement durable de la consommation, krach boursier... Que faut-il en penser ?
Augustin Landier : C’est une prédiction qui n’est vraiment pas solide sur le plan de l’analyse économique. Elle postule que les gains de productivité permis par l’IA entraînent irrémédiablement les salaires vers le bas, au point de détruire des pans entiers de l’économie sans faire émerger de nouvelles activités. Cette idée qu’une technologie nouvelle qui rend les entreprises plus productives peut créer un effet domino conduisant à l’effondrement économique est un vieux sophisme, comme l’ont relevé de nombreux économistes. Pour une raison simple : il ignore un enchaînement logique majeur. Si des entreprises, grâce à l’IA, gagnent demain plus d’argent avec moins de salariés, cet argent, en bout de course, sera réinjecté d’une manière ou d’une autre dans l’économie, pour consommer ou investir.
Ce nouvel équilibre en forcera certains à changer de métier et pourra potentiellement creuser les inégalités, ou, à l’inverse, avoir un effet égalisateur puisque tout le monde aura accès aux mêmes outils d’IA. C’est ce débat sur la forme du nouvel équilibre qui est intéressant : l’IA a d’un côté un effet égalisateur car dans certaines fonctions, les meilleurs salariés peuvent se faire plus facilement imiter par les moyens. Mais ce qui tire dans l’autre sens, c’est que l’adoption de l’IA est très endogène, les entreprises les plus riches peuvent accélérer son adoption et laissent les plus lentes sur le côté, ce qui accentue les inégalités entre salariés.
David Thesmar : Oui, l’argument central de cette note n’est jamais qu’une reprise de la vieille antienne marxiste de la "chute tendancielle du taux de profit". Mais elle avance aussi l’hypothèse plus originale que l’IA augmentera la concurrence entre les entreprises. Par exemple, les clients auront des "agents IA" dont la mission sera en permanence de repérer les bonnes affaires ou de mettre fin aux abonnements inutiles. Ce sera la fin des rentes basées sur l’inattention des consommateurs ! Cette hypothèse rappelle le début des années 2000, quand beaucoup d’économistes prédisaient la même chose au sujet d’Internet. Il y avait eu une grande effervescence autour des comparateurs de prix, on pensait que dans beaucoup de secteurs, les marges chuteraient à zéro. Et puis, le sujet est un peu retombé, les entreprises ont trouvé le moyen de maintenir leurs profits, par exemple en fidélisant leurs clients. Pas sûr, finalement, que ce scénario de concurrence féroce se matérialisera vraiment, mais l’hypothèse est intéressante.
A.L. Cette idée d’un choc de concurrence obsède les marchés depuis l’arrivée de la nouvelle version de Claude Code, qui permet de produire des logiciels très facilement. Jusqu’ici, le point de vue qui dominait était que les entreprises de logiciels seraient parmi les grands bénéficiaires de l’IA puisqu’elles pourraient opérer avec moins de salariés, offrir de nouvelles fonctionnalités à leurs clients, faire du sur-mesure etc. Depuis janvier, ce qu’anticipe Wall Street, c’est à l’inverse, que l’IA va faire baisser les marges de ces entreprises car n’importe quel client va pouvoir leur dire : "Ecoutez, vous baissez le prix de vos licences de 30 %, sinon, on fait l’outil en interne avec l’aide d’un agent IA." D’où la forte correction boursière négative sur les entreprises de logiciel. Cela étant, il faut quand même garder à l’esprit que Microsoft est en concurrence avec l'open source Libre Office depuis une bonne vingtaine d’années. Des millions de gens continuent d’acheter Microsoft Office, pour des questions de coordination - tout le monde sait s’en servir -, de sécurité et de simplicité, parce que ça évite d'avoir à bricoler soi-même. Donc la situation n’est pas si nouvelle.
Au-delà des marges des entreprises, la note de Citrini Research décrit le scénario d’un chômage de masse aux Etats-Unis. Serons-nous tous, à terme, remplacés par des agents plus intelligents et plus rapides que nous ?
D.T. C’est là qu’il y a une faute de raisonnement si l’on suit l’hypothèse que l’IA augmente la concurrence. La concurrence est certes une mauvaise nouvelle pour les investisseurs, et donc la Bourse, mais une très bonne pour les consommateurs. Si l’IA augmente la production, et appauvrit les capitalistes, ce sont forcément les employés qui en toucheront les fruits. On peut imaginer un monde où nous serons, par exemple, tous des infirmiers et des cuisiniers très riches. Nous travaillerons quelques semaines par an, et passerons le reste du temps en vacances, bénéficiant pour l’essentiel de services et de biens produits à coût nul et vendus de manière ultra-compétitive, et ne payant un prix significatif qu’à l’hôpital ou au restaurant, où nous voulons voir des humains.
A.L. Ce scénario des méga vacances me semble de la science-fiction, mais il est certain que la nature du travail va changer. Les progrès de ces derniers mois sur les possibilités qu’offre l’IA ont été assez ahurissants. La diffusion de Claude Code, par exemple, représente un saut qualitatif majeur, et va obliger les entreprises à redéfinir leur organisation. Actuellement, c’est encore la phase d’exploration. Il s’agit de dompter les agents IA, comprendre dans quelles situations ils sont fiables, comment les éduquer et les surveiller… Beaucoup d’entre nous vont devenir, au moins à temps partiel, des managers d’"agents IA", qui, comme les humains, ne font pas toujours ce qu’on leur demande.
D.T. Les études économiques, qui sont basées sur les données actuelles, peignent un tableau encore nuancé. Elles trouvent que l’IA ne peut remplacer qu’un faible pourcentage des tâches effectuées par les employés. C’est parce que l’essentiel du travail se passe dans le monde physique, et que les robots humanoïdes ne sont pas encore prêts. Ensuite, ces tâches remplaçables par l’IA se trouvent dispersées dans tous les emplois, ce qui peut paradoxalement rendre les employés plus attractifs pour les entreprises. Imaginez qu’une partie de votre travail de journaliste puisse être prise en charge par l’IA, par exemple, la collecte de données : dans ce cas il vous restera plus de temps pour les interviews et les enquêtes de terrain. Les articles seront meilleurs et la demande d’information augmentera. Finalement, les professions les plus exposées à l’IA sont aussi celle qui sont les plus adaptables, car elles sont occupées par des travailleurs réactifs et plus éduqués que la moyenne.
L’IA a-t-elle déjà changé votre travail de chercheur ?
A.L. Oui, c’est allé beaucoup plus vite que je ne l’anticipais. Il y a bien sûr toujours des limites à ce qu’on peut en attendre, mais on peut maintenant brainstormer avec un automate, lui faire résumer la littérature, construire et explorer des données, formuler du code pour faire des simulations, établir des preuves mathématiques, peaufiner et exécuter un plan de recherche… On peut explorer plus de choses, plus rapidement, donc il y a bien, en recherche, un impact clair sur la productivité. On n'en était pas là du tout l'année dernière, il y a vraiment un franchissement de palier en quelques mois.
D.T. Je me suis mis à coder davantage, même dans des langages que je connais mal. C’est très libérateur, mais comme le disait Augustin, il faut bien surveiller la machine. Cette révolution pourrait aussi rendre nos travaux plus transparents et plus robustes. Avant, il fallait plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour répliquer un article existant. Aujourd’hui, c’est l’affaire de quelques minutes.
Les marchés sont très fébriles à chaque annonce sur l’IA. Une simple note de recherche ou un post d’Anthropic sur Cobol peuvent provoquer des effets massifs sur les valorisations d’un acteur traditionnel comme IBM…
A.L. Il y a une grande incertitude sur le long terme. Les gens essaient de comprendre à quoi ressemblera le monde dans cinq ou dix ans, en extrapolant les changements d’une technologie qui évolue d’un mois à l’autre. Leur vision du futur n’est pas stabilisée : les discours prophétiques ont beaucoup de prégnance sur le débat public et résonnent dès que quelqu’un raconte une nouvelle histoire avec plus de talent ou de conviction que les autres.
D.T. Il y a un mois, tout le monde pensait que l’IA allait augmenter les profits, en remplaçant des travailleurs. Maintenant, on se dit que, finalement, elle va les réduire car il y aura plus de concurrence. Mais une chose est certaine : les valorisations actuelles sont très élevées, quasiment au niveau historique de la bulle Internet. Cela crée forcément de la volatilité, car il y a une grande hésitation entre deux scénarios. Soit nous sommes à la fin des années 1990 et la bulle va exploser – comme c’est le cas depuis qu’il y a des marchés financiers. Soit l’IA accélérera le progrès scientifique et technique. C’est ce qu’affirme par exemple Dario Amodei [NDLR : le PDG d’Anthropic], notamment dans le domaine de la santé. Dans ce cas, ce n’est plus simplement le PIB qui augmente, mais la croissance de long terme qui s’accélère. On passerait, par exemple de 2 % par an à 5 %, ce qui serait déjà énorme. Ce deuxième scénario justifierait alors les niveaux de valorisations actuels, voire beaucoup plus élevés.
A.L. Il y a aussi la question de savoir qui va capturer l’essentiel des profits de cette révolution technologique. Comme on l’a dit, ce ne sont pas forcément les secteurs digitaux, qui seront peut-être en concurrence forte. Ce sera peut-être plutôt l’économie "tangible", à commencer par les secteurs de l’énergie et des infrastructures. Car c’est là que sera la rareté, et donc les profits.

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