Jusqu’où Donald Trump est-il prêt à aller pour faire tomber le régime iranien ? Lui-même le sait-il ? Alors que le président américain n’exclut plus l’envoi de troupes au sol, ses intentions demeurent floues, marquées par des déclarations contradictoires qui suscitent interrogations et scepticisme chez de nombreux observateurs internationaux. C’est notamment le cas d’Emma Ashford, chroniqueuse en politique étrangère à Foreign Policy et chercheuse au programme Reimagining U.S. Grand Strategy du Stimson Center, l’un des think tanks les plus influents à Washington. Selon cette professeure à l’université de Georgetown, en lançant des frappes militaires contre l’Iran, Donald Trump — qui se présentait comme le candidat de la paix et dénonçait les guerres inutiles au Moyen-Orient — aurait non seulement trahi sa base et ses promesses de campagne, mais aurait surtout amorcé une dérive vers "l’aventurisme militaire".

Un président qui, après être intervenu de manière spectaculaire au Venezuela et s’être toujours montré très investi dans le dossier iranien, aurait succombé à la tentation de croire que la force résout tout, et dont la communication chaotique trahirait l’absence d’une stratégie claire en Iran. Le pire scénario, avertit-elle, serait celui d’un conflit qui s’enlise.

L’Express : Selon vous, Donald Trump a trahi sa base en lançant des frappes contre l'Iran. Sommes-nous en train d'assister à un virage néoconservateur du président américain ?

Emma Ashford : Je ne le pense pas. Deux raisons expliquent selon moi pourquoi Donald Trump a pris cette direction sur l'Iran. La première, c'est que ce pays est un sujet véritablement à part au sein du Parti républicain, sur lequel le parti a toujours adopté une ligne extrêmement dure. C'est aussi l'un des rares dossiers où l'on voit de nombreux démocrates s'écarter des réticences habituelles de leur camp face aux conflits armés. Et Trump lui-même a toujours été un faucon sur l'Iran. Pas nécessairement au point de déclencher des guerres, mais il a systématiquement affiché une posture plus belliqueuse sur ce dossier que sur presque n'importe quel autre.

La seconde raison, c'est que, comme plusieurs observateurs l'ont noté, Trump est en quelque sorte sur une lancée. Il a enchaîné les frappes militaires qui ont semblé réussir — en Iran, au Venezuela, au Nigeria et ailleurs — sans jamais subir de contrecoup. Et plus on multiplie ce type d'opérations avec succès, plus la tentation devient grande de croire que tous les problèmes peuvent se régler par la force militaire.

Comment interprétez-vous le silence du vice-président J.D. Vance depuis le début de l'opération militaire américaine en Iran ?

Son extrême discrétion tranche avec son comportement après les frappes au Venezuela, et plus encore avec sa réaction après les frappes de juin dernier en Iran. Par le passé, il s'est exprimé très fermement sur la nécessité d'éviter ce type d’intervention militaire à l’étranger. Cela dit, je resterais très prudente quant à l'interprétation à donner à ce silence. D’ailleurs, selon une enquête publiée ce lundi 2 mars par le New York Times, il aurait plaidé lors d'une réunion dans la "Situation Room" de la Maison-Blanche que si les Etats-Unis devaient frapper l'Iran, autant le faire "en grand et rapidement". Si cette information était fondée, cela signifierait qu’il a joué un rôle plus actif qu'on ne le dit en faveur de ces frappes.

Quoi qu’il en soit, nous avons vu, dans plusieurs cas précédents, qu'il est en réalité solidement arrimé à l'administration Trump et que lui, comme d'autres en son sein, semblent préférer rester dans la place et faire valoir leurs critiques de l'intérieur plutôt que de claquer la porte. Ils estiment manifestement qu'ils peuvent encore peser sur les décisions depuis l'intérieur.

Venezuela, Iran… Les faucons ont-ils gagné en influence auprès du président américain aux dépens de ses soutiens isolationnistes ?

Depuis le départ, ce que nous observons dans cette administration, c'est un bras de fer permanent entre conseillers bellicistes et conseillers plus frileux, le président arbitrant en dernier ressort. Mais sur l'Iran, je pense que c'est Trump lui-même qui mène la danse : c'est sa décision, et tout le monde autour de lui s'emploie à la mettre en œuvre. Donc oui, dans un sens, c'est une victoire pour les faucons mais je ne suis même pas certaine que le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio soit particulièrement satisfait de la situation. Lui non plus n'est d'ailleurs pas très loquace sur le sujet. Il s'est avant tout concentré sur la dimension "America First" — Venezuela, Cuba — et malgré des penchants quelque peu néoconservateurs, il n'a jamais été particulièrement tourné vers le Moyen-Orient. La crise iranienne détourne aujourd’hui l’attention de ses propres priorités. Je ne dis pas qu'il s'oppose à ces frappes mais rien n'indique non plus qu'il les défende activement. Les sources de pression que j'observe ces derniers mois viennent plutôt des proches directs de Trump, de certains faucons traditionnels sur l'Iran à Washington et du gouvernement israélien, qui a joué un rôle majeur dans cette affaire.

Il a été rapporté par le New York Times que l'Arabie saoudite aurait elle aussi poussé à ces frappes, ce que contredit notre chroniqueur Bernard Haykel, fin connaisseur de ce pays…

Les informations faisant état du rôle joué par les Saoudiens ne me convainquent pas non plus. En revanche, du côté israélien, c'est très clair. Benyamin Netanyahou a rencontré Trump à plusieurs reprises. Et nous disposons d'informations selon lesquelles Rubio aurait dit aux parlementaires la semaine dernière qu'Israël allait de toute façon procéder à des frappes — avec ou sans les Etats-Unis — et que Washington devait donc se joindre à eux. La pression exercée par le gouvernement israélien dans cette affaire me semble donc indéniable.

Le sénateur républicain Lindsey Graham, proche de Donald Trump, a salué les frappes américaines en Iran et déclaré que Cuba était "la prochaine cible".

Lindsey Graham aime les déclarations fracassantes mais je ne suis pas sûre qu'il existe pour autant un plan concret visant Cuba dans un avenir proche. Cela dit, l'étau se resserre sur l'île depuis quelques mois. La vraie question n'est d'ailleurs pas tant de savoir si Cuba sera la prochaine cible militaire, mais plutôt ce qui se passe déjà concrètement. L'embargo économique s'est considérablement durci. Les Etats-Unis interceptent les livraisons à destination de Cuba, carburant et bien d'autres marchandises. Il y a clairement une campagne de pression en cours contre le gouvernement de La Havane mais à ce stade, c'est davantage une guerre économique qu'une opération militaire en préparation.

Donald Trump joue-t-il gros sur le plan politique à huit mois des élections de mi-mandat ?

Les sondages dont nous disposons, bien que limités, sont très clairs : la majorité des Américains s'opposent à ces frappes. Même chez les républicains, le soutien n'atteint que 55 %, ce qui est extrêmement bas pour les premiers jours d'un conflit militaire majeur. Trump va donc perdre du soutien populaire. Et plus cela durera, plus les effets se feront sentir : sur le coût de la vie d'abord, si les répercussions sur les marchés pétrolier et gazier s'amplifient ; sur les marchés financiers ensuite, qui vont s'inquiéter. Le pire scénario serait que tout cela nous fasse basculer dans une récession. Plus sa base se désenchante, moins elle sera susceptible de se mobiliser pour voter aux élections de mi-mandat où les électeurs peu motivés restent traditionnellement chez eux. Cela pourrait donc amplifier une vague démocrate qui se profile déjà.

Pour Trump lui-même en revanche, les conséquences directes restent relativement limitées, du moins à court terme. Il pourrait certes se trouver davantage contraint par un Congrès démocrate mais c'est secondaire. De toute façon, il n'a jamais vraiment gouverné en s'appuyant sur le Congrès.

Et qu’en sera-t-il de son assise au sein des cercles Maga ? Tucker Carlson, ancien animateur de Fox News et figure isolationniste influente du mouvement, a qualifié l’attaque contre l’Iran d’"absolument répugnante et maléfique" et prédit qu’elle allait profondément "rebattre les cartes" au sein de l’aile America First.

En réalité, les personnes qui, comme Tucker Carlson, critiquent ces frappes ne se situent pas en marge de l'administration Trump. Carlson lui-même s'est rendu plusieurs fois à la Maison-Blanche au cours des deux dernières semaines pour s'entretenir avec le président. Donc même s'il n'a pas prévalu, Trump continue à l'écouter, en partie parce que lui et ceux qui partagent ses positions conservent une audience très large. Donald Trump va certainement perdre une partie de sa base sur ce dossier et les indépendants. Mais que cela se traduise en conséquences politiques concrètes et mesurables, c'est une autre question.

Ces derniers jours, Donald Trump a multiplié les déclarations contradictoires concernant la suite qu’il souhaite donner à l’opération contre l’Iran alternant menaces de changement de régime, promesses d'éviter une guerre longue et ouverture à des négociations. Comment l'expliquez-vous ?

Cette communication chaotique est emblématique de la façon dont cette opération diffère des dernières fois où il a eu recours à la force militaire. Il n'y a tout simplement pas de justification claire. Tout semble indiquer que la pression du temps — combinée à celle d'Israël, qui annonçait qu'il allait attaquer de toute façon — a poussé l'administration à agir sans jamais avoir défini ce que cette opération était censée accomplir. Et ça se voit. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a donné une conférence ce lundi où il a pu détailler les succès tactiques et saluer la performance de l'armée américaine, mais sans fournir le moindre raisonnement stratégique.

Trump lui-même, quand il s'exprime, dit à peu près tout et son contraire : tantôt c'est un changement de régime, tantôt c'est une question de liberté, tantôt c'est une opération très limitée. Il ne semble pas lui-même savoir de quoi il s'agit, si ce n'est que les Iraniens sont les méchants et qu'on allait les frapper. Je pense que Trump a perdu le contrôle de la situation au moment même où il a décidé de lancer cette attaque. Nous en apprendrons sans doute davantage dans les prochains jours, mais il semble qu'il y avait l'espoir qu'une frappe suffisamment significative permettrait ensuite de trouver une voie de sortie. L'administration a bien indiqué être prête à retourner à la table des discussions, mais du côté iranien, je ne vois absolument pas pourquoi ils accepteraient. Il a peut-être franchi le point de non-retour.

Sur le plan géopolitique, beaucoup comparent l’attaque contre l’Iran à l’invasion de l’Irak en 2003. Partagez-vous cette analyse ?

La comparaison n'est pas appropriée. La Libye en 2011 serait peut-être une comparaison plus pertinente : c'était une opération aérienne exclusive, même s'il y avait des forces rebelles alliées au sol. Ou alors, en remontant plus loin, la guerre des pétroliers dans les années 1980, qui correspond à l'implication américaine dans la guerre Iran-Irak, visant à stabiliser le marché énergétique international. C'était une série de frappes et d'opérations navales américaines qui a duré plus d'un an et s'est finalement terminée par la destruction accidentelle d'un avion de ligne civil [NDLR : le croiseur américain USS Vincennes a abattu par erreur le vol Iran Air 655 au-dessus du détroit d'Ormuz]. C'est peut-être là une comparaison possible pour comprendre ce dans quoi nous sommes potentiellement en train d'entrer.

"Comme sous l'administration Biden, la politique étrangère de Donald Trump s'est progressivement éloignée de l'approche plus prudente et modérée que semblent préférer les électeurs", avez-vous écrit. Est-ce difficile pour un président américain de résister à la tentation interventionniste ?

Quand on dispose d'une telle puissance — et l'armée américaine reste la plus puissante au monde, remarquablement efficace comme on l'a vu dans toutes ces opérations, capable de mener des frappes chirurgicales d'une précision extrême — la tentation est très forte pour les décideurs politiques d'y recourir. Le problème, c'est que Trump semble s'être convaincu, et ceux qui l'entourent avec lui, que les échecs américains lors de la guerre contre le terrorisme étaient avant tout des échecs d'exécution. Que c'était parce que les responsables politiques précédents avaient mal employé la force, qu'ils s'étaient laissé enliser et que c'était ça, le vrai problème, pas le choix d'avoir recours à la force en premier lieu. Qu'ils s'étaient laissé enliser. Et ce qu'ils sont en train d'apprendre, c'est que le vrai problème, c'est justement que parfois on ne peut pas simplement faire marche arrière. On ne peut pas s'engager militairement à dose limitée et rentrer chez soi comme si de rien n'était.

Quel serait le pire scénario pour Donald Trump dans les jours à venir ?

Le pire ne se jouera pas dans les prochains jours, c'est avant tout une question de durée. Le scénario catastrophe pour Trump, ce serait que le conflit s'étire sur plusieurs semaines, qu'il commence à peser sérieusement sur le trafic maritime dans le Golfe, sur le quotidien des populations qui y vivent, et que les effets se fassent sentir sur le coût de la vie aux Etats-Unis. Le vrai cauchemar, ce serait de ne pas trouver de porte de sortie et de se retrouver aspiré toujours plus profondément dans ce conflit.

J’ajouterais un élément qui, du point de vue d’une publication européenne comme L’Express, me semble important, à savoir la fermeture des installations de production de gaz et ses répercussions sur les prix en Europe, ainsi que la façon dont les dirigeants européens vont réagir. Les critiques européennes ont jusqu'ici été remarquablement discrètes et on sait tous pourquoi : ils ont besoin de ménager Trump en ce moment. Mais si les prix du gaz — déjà en hausse d'environ 25 % — continuent à grimper vers les niveaux de 2022, les répercussions sur des économies européennes qui commencent tout juste à se redresser après la guerre en Ukraine seraient significatives. Les dirigeants européens se retrouveraient alors face à un choix délicat : continuer à ménager Trump ou s'élever contre la poursuite du conflit.