"Il ne gère absolument pas le groupe" : à Strasbourg, la difficile mue européenne de Jordan Bardella

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Branle-bas de combat au Parlement européen. Mardi 10 février, dans l’agitation qui précède un vote important sur le renvoi d’étrangers en situation irrégulière dans des pays jugés "sûrs", l’Allemande Lena Düpont, qui siège au Parti populaire européen (PPE), grimpe à toute vitesse les marches de l’hémicycle. Elle s’assure auprès de l’eurodéputé RN Fabrice Leggeri que le compte est bon au sein des Patriotes pour l’Europe (PfE), le groupe présidé par Jordan Bardella. L’ancien patron de Frontex acquiesce, puis s’enquiert, auprès d’autres élus, de la position des différents groupes de droite et d’extrême droite.

Quand le résultat s’affiche sur le grand écran, ces nouveaux alliés comprennent qu’ils n’avaient aucun souci à se faire: le texte est adopté à une large majorité, avec 408 voix pour (sur 720), rassemblant la droite traditionnelle et l’extrême droite la plus sulfureuse. Tout ce beau monde se lève comme un seul homme pour applaudir cette victoire commune. "Merci beaucoup", textote Lena Düpont à Fabrice Leggeri, qui s’enorgueillit d’avoir reçu d’autres messages d’élus PPE. "Ce n’est pas un accident de vote", confie, après coup, le Français, racontant volontiers qu’il entretient également de très bons rapports avec l’Espagnol Javier Zarzalejos (PPE), croisé le matin même dans un ascenseur. Leggeri veut qu’on le sache : il parle à tout le monde. Et le cordon sanitaire, qui reléguait hier le RN aux marges de l’instance européenne, craque. Jordan Bardella, d’ailleurs, ne s’y trompe pas, saluant en conférence de presse "un vote qui est la preuve de notre influence croissante en UE".

En seulement un an, tout a changé. Portée par l’écrasante victoire de Bardella aux élections européennes de 2024, l'importante délégation française du PfE gagne chaque jour en influence, au point de dicter aujourd’hui une partie de l’agenda européen. Le 4 février 2026, une réunion se tient pour préparer la session plénière, qui s'ouvre dans quelques jours à Strasbourg, et décider des textes qui seront débattus. Jordan Bardella, président des Patriotes pour l’Europe, s’est fait remplacer, comme souvent, par sa vice-présidente et alliée hongroise Kinga Gal. L’accord se fait quelques minutes avant, dans les couloirs du parlement. La droite et l’extrême droite conviennent d’inscrire à l’ordre du jour un texte sur la régularisation de 500 000 travailleurs sans papiers en Espagne, destiné à devenir une tribune anti-immigration.

Alliances de circonstance

Désormais présentes en nombre, les différentes forces nationalistes participent activement à la création d’alliances de circonstance sur des textes précis, pour faire exister cette "Europe alternative" qu’ils revendiquent. "L’idée, c’est de se servir de l’Union européenne comme d’un cheval de Troie pour défendre nos idées nationalistes", assure un élu RN. A gauche et au centre, les eurodéputés assistent désormais, les bras ballants, à l’émergence d’une autre majorité, capable de changer la donne dans l’hémicycle. "Aujourd’hui, ces forces sont beaucoup plus coordonnées que les forces progressistes, précise l’élue socialiste Chloé Ridel. Ils ont une unité idéologique que nous n’avons pas à gauche, et convergent sur le rejet de l’immigration, de l’écologie, de l’Union européenne comme structure et sur la volonté de protéger un continent blanc et chrétien. Ils forment un tout cohérent qui donne beaucoup de force à leur discours."

Dernier exemple en date : le vote conjoint par le PPE et des formations d’extrême droite du texte réduisant le nombre d’entreprises concernées par le "devoir de vigilance". La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, assume aujourd’hui d’aller "chercher une majorité là où elle se trouve". Dans l’enceinte de Bruxelles, surtout, on scrute les prochaines élections, notamment la présidentielle française, et on se prépare à un virage à droite. Dans ce contexte, les formations nationalistes bénéficient d’une certaine mansuétude. Nombreux sont les élus qui ont noté qu’on leur avait accordé sans broncher la minute de silence demandée pour la mort de Charlie Kirk, un militant MAGA (Make America Great Again) assassiné, ou que le groupe PfE avait pu imposer sans encombre un débat sur le danger que représenteraient les migrants pour les femmes et les enfants. Et personne ne s’est étonné que, le 9 octobre 2025, Jordan Bardella se soit associé à la standing ovation réservée à Trump pour le cessez-le-feu à Gaza.

Au sein de l’institution, le regard a changé sur les élus nationalistes qui pourraient bientôt arriver au pouvoir en France. L’attitude de certains parlementaires aussi. En commission agriculture, les compagnonnages de vote entre l’élue LR Céline Imart et l’eurodéputé frontiste Gilles Pennelle n’ont échappé à personne. Comme les positionnements du général Christophe Gomart, élu LR lui aussi, en commission Défense, qui flirtent souvent avec ceux du RN. Lors d’un dîner réunissant les bureaux des groupes Socialists and Democrats (S&D) et PPE, mardi 10 février, les premiers les ont longuement interrogés sur ce point précis. Manfred Weber, puissant patron du premier groupe du Parlement, leur a répondu qu’il assumait parfaitement ce changement d’alliance, qui sert, selon lui, ses intérêts. "Il est fréquent qu’en réunion de négociation avec la gauche et le centre, Weber dise : 'Si vous n’êtes pas contents, je vais chercher une autre majorité dans la salle d’à côté'. Il en joue", raconte un élu socialiste, qui estime que l’Allemand "nourrit le monstre qui va les dévorer".

Les frontistes ont pleine conscience de leur responsabilité nouvelle : là où le Parlement européen pouvait avoir des airs de planque pour les élus RN des précédentes mandatures, on a prévenu les petits nouveaux : les règles ont changé. "Au début, quand on partait à Strasbourg, on partait sur Mars ! Aujourd’hui, on est en train de changer l’Europe de l’intérieur", claironne l’eurodéputé RN Philippe Olivier. Ils sont désormais scrutés avec attention, et sont priés de se rendre en commission, de travailler sérieusement, de déposer des amendements. La stratégie de la cravate est élargie au Parlement européen.

Jordan Bardella tente de s’appliquer à lui-même ces consignes. Marqué au fer rouge par les attaques de la campagne des européennes - il avait été affublé du surnom "Bardé-pas-là" -, le patron de PfE veille à être davantage présent. Dès qu’il est attaqué sur ce sujet, ses équipes diffusent en masse sur les réseaux sociaux un visuel avec ce chiffre, brandi en trophée : "90,85 %" de présence (ce chiffre ne fait état que de la présence à Strasbourg lors des sessions plénières). Vexé, par ailleurs qu’on lui serine matin, midi et soir, dans le mandat précédent, qu’il siègeait dans la commission PETI, simple caisse d’enregistrement de pétitions, il a intégré, en juillet 2024, la commission des affaires étrangères, dans le but de parfaire son image d'homme d'Etat. Sa résolution n'a tenu que quelques mois. "Le siège n'a pas eu le temps de chauffer", persifle une eurodéputée Renew.

D'autant que le président du RN subit toujours la barrière de la langue. Bien qu’il prenne des cours d’anglais, Jordan Bardella ne maîtrise pas encore, loin s’en faut, la langue de Shakespeare. Alors il délègue. Lorsque Fabrice Leggeri, prise de guerre des européennes, est invité, le 25 avril 2024, à prendre la parole à Budapest à la Conservative Political Action Conference (CPAC), grand raout des conservateurs américains, il demande à son chef si ça ne le dérange pas qu’il s’exprime en anglais. Réponse : "Pas du tout ! Tu leur montreras qu’au RN on n’est pas idiots et qu'on sait parler anglais." Deux ans plus tôt le 20 mai 2022, Jordan Bardella intervenait également au CPAC mais… en français.

"Fonctionnement tribal"

Au sein même du groupe, on reconnaît, hors micro, que le désintérêt pour l'anglais est un frein. La plupart n'ont pas particulièrement envie de faire d’efforts. Et puis, chaque nationaliste défendant l’intérêt de son pays, la discussion peut rapidement tourner court. S’il arrive à Philippe Olivier, conseiller spécial et beau-frère de Marine Le Pen, de partager le même taxi que Raphaël Glucksmann, dans l’enceinte du Parlement, les élus RN préfèrent rester entre eux. "On assume le côté ‘village gaulois'", livre un pilier du groupe. Un élu socialiste décrit un "fonctionnement presque tribal", faisant observer qu’ils sont les seuls à sacraliser le déjeuner de groupe du jeudi de fin de plénière. Au risque de se couper des deux autres tiers du groupe ? "Le reste du PfE ne comprend pas la délégation française", relève un bon connaisseur de l’hémicycle strasbourgeois.

Surtout, et certains élus RN en font discrètement l’aveu, le groupe est dominé idéologiquement par le Fidesz du Premier ministre Hongrois, Viktor Orban. "Les troupes sont françaises mais les cerveaux sont hongrois", cingle l’eurodéputé S&D Thomas Pellerin. Le 11 février, le RN a ainsi voté contre le prêt de 90 milliards d’euros accordé à l’Ukraine. Au sein du PPE, on l’a bien intégré. "Notre vraie interlocutrice, c’est Kinga Gal", résume un poids lourd du groupe. "Bardella ne gère absolument pas le groupe, relève un haut fonctionnaire européen. Dans les faits, il ne préside pas le groupe. Il ne gère pas les emmerdes."

Malgré leur nombre, les élus RN restent à la remorque derrière Giorgia Meloni. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, préfère dealer avec la présidente du Conseil italien, qui n'est pas l'alliée de Jordan Bardella. "On a un groupe de travail sur l’évaluation de l’Etat de droit. Les coordinateurs des différents groupes avaient décidé qu’il y aurait une mission en Espagne et en Italie. Peu de temps après, le PPE dit 'on va aller en Espagne mais pas en Italie', pour ne pas chatouiller Meloni", raconte un cadre de Renew. Un tel traitement de faveur n’aurait sans doute pas été réservé au RN. C'est un avantage réservé aux partis au pouvoir.

C’est qu’il reste encore du chemin à parcourir pour les lepénistes. Les digues ont commencé à tomber, mais ils ne siègent toujours pas au Conseil européen, et aucun d’entre eux n’a réussi à obtenir de poste de vice-président. Jordan Bardella lui-même, s’il attise une curiosité nouvelle de la part de ses homologues, n’a pas tout à fait transformé l’essai. Pour les dirigeants nationalistes, l’interlocuteur principal reste encore Marine Le Pen. "Quand Marine est venue en réunion de groupe au Parlement européen, on a senti la différence, relate un eurodéputé RN. Elle est vraiment perçue par les délégations étrangères comme quelqu’un qui inspire le respect, sa parole est attendue. Jordan, lui, n’a pas le même ancrage auprès des dirigeants européens." Le dauphin de Marine Le Pen a à peine plus d'un an pour faire ses preuves auprès de ses alliés à Bruxelles, loin de ses tournées littéraires.

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