Entre l’extrême droite française et l’Iran, l’histoire méconnue d’une relation parfois ambiguë

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"Les Etats-Unis et Israël ont pris la décision de frapper le régime terroriste des mollahs". C’est par ce sobre constat que Jordan Bardella commente la décision du président américain. Ce samedi 28 février, Donald Trump s’est associé à Israël pour frapper l’Iran, provoquant la mort dans des bombardements du Guide suprême iranien Ali Khamenei. Le lendemain, Téhéran a répliqué par l’envoi massif de missiles vers Israël et plusieurs pays du Golfe. Dans un message publié sur X, le président du Rassemblement national dénonce les "frappes iraniennes", et demande au président de la République de réunir les chefs de partis, réclamant que la France parle d’une voix "claire, forte et indépendante". De son côté, Marine Le Pen dénonce la "fuite en avant criminelle du régime islamiste des mollahs" qui "s’en prend une fois encore délibérément à la population civile israélienne." Il faut remonter quelques années en arrière pour comprendre le contre-pied de ce positionnement. Du temps où Marine Le Pen n’avait pas encore concouru à une élection présidentielle, et où Jean-Marie Le Pen régnait en maître sur ce qui s’appelait encore le Front national.

11 novembre 2006 : la traditionnelle fête des Bleu-blanc-rouge (BBR) bat son plein en Seine-Saint-Denis. Soudain, une foule se masse auprès d’un participant surprise. L’humoriste Dieudonné, déjà condamné à l’époque pour incitation à la haine raciale pour des propos visant des Juifs, déambule fièrement dans les allées de la fête frontiste, croise Jean-Marie Le Pen en pleine préparation de sa campagne présidentielle, lui serre amicalement la main, et échange quelques amabilités avant de poursuivre sa route. Marine Le Pen, mal à l’aise, a elle préféré se planquer derrière un stand. La directrice stratégique de campagne milite alors pour rompre avec les excès antisémites de son père, et goûte peu la présence du sulfureux personnage.

Dieudonné et Alain Soral

C’est qu’à l’époque, l’entourage de Dieudonné est bien reçu au Front national. Alain Soral, qui s’est rapproché du parti d’extrême droite au cours des années 2000, est membre du comité central du parti, et gagne en influence. Admirateur de l’ancien président de la République islamique d’Iran Mahmoud Ahmadinejad, Alain Soral dénonce à l’époque avec virulence les nuisances du "sionisme international", et estime alors que l’Iranien représente l’"Islam de résistance" face à l’empire mondialiste et oligarchiste représenté par les Etats-Unis. Jean-Marie Le Pen s’inscrit dans la même ligne. En 2006, Marine Le Pen met un veto à un voyage en Iran de Jean-Marie Le Pen, où il devait rencontrer le sulfureux président Ahmadinejad. Le président du Front national sera cependant reçu à plusieurs reprises, comme invité d’honneur, à l’ambassade d’Iran pour les anniversaires de la prise de pouvoir des mollahs.

"Il y a une question proprement politique qu’il faut poser aux chefs et aux suiveurs de la coalition du Bien formée derrière les Etats-Unis : sur quoi s’appuient-ils pour régenter le monde ?, écrit-il dans Fils de la Nation, le premier tome de ses mémoires, publié en 2018 (Editions Muller). Elle s’est posée pour moi avec l’Iran comme avec l’Irak, bien que ces deux pays ne soient pas réputés amis. Au nom de quoi la communauté internationale, c’est-à-dire les affidés des Etats-Unis, s’en est-elle prise avec tant de virulence à l’Iran dans l’affaire du nucléaire ?" Et de poursuivre : "Je crois que les Iraniens d’aujourd’hui, comme les Irakiens d’hier, reconnaissent en moi un rebelle au prétendu axe du Bien qui, par la poursuite sciemment obtuse de l’utopie démocratique, a ravagé le Proche-Orient."

La Nouvelle droite et le Grece

C’est au moment de la chute de l’URSS et de l’effondrement du bloc communiste dans les années 1990 que la doctrine de Jean-Marie Le Pen évolue. Le Front national va puiser au sein du Grece (Groupement de Recherche pour la Civilisation Européenne), une émanation de la Nouvelle droite, un nouveau prêt-à-penser sur le domaine international. S’impose alors une vision ethno-différentialiste, qui considère qu’au nom de la préservation de l’identité des peuples, tout métissage doit être proscrit. L’ennemi devient donc l’Amérique, dont l’hégémonie menacerait l’identité des peuples. C’est dans cette logique que Jean-Marie Le Pen s’oppose d’abord à la première Guerre du Golfe, puis défend presque toujours les dictatures arabes contre les pays occidentaux - il rencontrera Saddam Hussein en mai 1996 -, arguant que le modèle de la démocratie occidentale n’est pas transposable chez ces derniers. La frange pro-arabe et antisioniste, aux lourds relents antisémites, prospère alors au Front national. Pour réhabiliter le nationalisme français, le parti d’extrême droite, à l’époque, fait de la dénonciation de la "domination" ou de "l’Internationale juive" l’un de ses thèmes réguliers. Lors des défilés du 1er mai, le GUD ou l’Œuvre française dédient leurs cortèges à Jean-Marie Le Pen en scandant "Deauville, Sentier, territoires occupés".

Mais peu après 2007 et la dernière campagne de Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen entame son processus de dédiabolisation. Dans sa volonté de normaliser ses relations avec Israël et la communauté juive, elle tente de rompre avec les vieilles obsessions de son parti, de mettre au ban les figures les plus sulfureuses et de reléguer au second plan la frange pro-arabe et antisioniste du FN. Mais elle ne rompt pas tout à fait avec la doctrine paternelle. En 2012, dans son ouvrage Pour que vive la France, dans lequel elle précise sa vision programmatique, la candidate à la présidentielle précise sa volonté de "Se tourner vers la Russie" afin "d’éviter la tentation de l’action solitaire, porte ouverte à toutes les aventures, comme le montre l’exemple des Etats-Unis exerçant seuls leur hégémonie mondiale en Irak, en Afghanistan ou dans leurs rapports avec l’Iran."

"Un bouclier contre l'idéologie islamiste"

C’est par la suite que son discours se modifie sensiblement. Son opération dédiabolisation auprès de la communauté juive est aussi consubstantielle d’un argumentaire anti-islam.

Marine Le Pen justifie même ce glissement doctrinal par sa volonté de devenir "un bouclier contre l’idéologie islamiste"... Elle présente à plusieurs reprises le FN comme un rempart à "l’antisémitisme islamique". En 2014, après des tensions ravivées par le conflit à Gaza et plusieurs actes de violences aux abords des synagogues de Paris et à Sarcelles, elle déclare : "Si la Ligue de défense juive existe, c’est parce qu’un grand nombre de juifs se sentent menacés." Façon, aussi, à la manière des identitaires, de faire d’Israël l’avant-poste de défense d’une civilisation européenne judéo-chrétienne, qui serait menacée par les dictatures arabes.

"L’islamisme en France est la conséquence d’une politique d’immigration massive, qui a multiplié sur notre sol les enclaves étrangères et les Républiques islamiques en miniature" déclarent désormais Jordan Bardella (au micro de BFMTV le 9 octobre 2023) et les dirigeants frontistes. Loin des réceptions de l'ambassade d'Iran.

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