Il n’y a pas que les castors dans la vie, il y a aussi les vaches, autres animaux que j’affectionne tout particulièrement. Et quand elles pointent le bout de leur mufle sur de nombreux fronts de l’actualité, il est normal qu’elles s’invitent dans ces colonnes.
D’abord, une absente, Biguine, qui devait être l’égérie du Salon international de l’agriculture 2026. Sur l’affiche, elle a été remplacée par 36 races différentes (on la distingue tout de même, au milieu de la troisième colonne).
L'affiche du Salon international de l’agriculture 2026.
© SIAC’était pourtant une première, car loin des classiques, et néanmoins photogéniques, aubrac, salers, abondance…, elle représentait la moins connue race brahman, d’origine indienne, qui a été importée aux États-Unis au début du XXe siècle à partir du croisement de trois races de zébus, avant d’arriver en Martinique dans les années 1950, puis en Guyane.
Mais la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), une maladie virale causée par le virus Capripoxvirus lumpyskinpox (ou virus de Neethling) et principalement transmise par des insectes et des acariens hématophages, a découragé les propriétaires. Annie Genevard, la ministre de l’agriculture a certes annoncé que « depuis le 2 janvier, aucun cas de DNC n’avait été relevé en France », et que les mesures de restriction étaient levées (sauf dans une zone des Pyrénées-Orientales). Mais face au protocole strict mis en place par les pouvoirs publics, à savoir l’abattage du troupeau entier au moindre cas suspecté (l’administration parle de « dépeuplement »), les agriculteurs ont joué la prudence et gardé leur cheptel au chaud.
C’est qu’ils y tiennent à leurs bêtes, et comme le rappelle dans une tribune publiée en décembre la sociologue Jocelyne Porcher, ancienne éleveuse et désormais directrice de recherches à Inrae, la finalité alimentaire des vaches, connue et assumée, n’empêche aucunement le respect, ni les liens ni l’attachement.
La preuve avec deux cas : Veronika et Souris. La première, de race braunvieh suisse, vit dans la ferme de Witgar Wiegele, meunier et boulanger dans les Alpes autrichiennes. Paisible, elle n’en a pas moins étonné la communauté scientifique en maniant un outil, plus précisément un balai, qu’elle utilise pour se gratter.
La vache Veronika
© A. Osuna-Mascaró et A. AuerspergEt elle choisit l’extrémité, celle du manche, ou celle avec la brosse, selon la partie de son corps dont elle veut chasser les démangeaisons. Ce serait une première chez un mammifère non primate. Alice Auersperg et Antonio Osuna-Mascaró, de l’université de médecine vétérinaire de Vienne, ont consacré à ce comportement une étude parue en janvier 2026, et Veronika a même eu les honneurs de la couverture de la revue Current Biology ! Une clé peut-être à cette prouesse est que la vache a déjà 13 ans, ce qui lui a laissé le temps de développer ses capacités cognitives, alors que la plupart de ses congénères rejoignent l’abattoir bien plus jeune.
Quant à Souris, elle était une star dans sa catégorie, celle des vaches de la race hérens qui prennent part à des « combats de reines », une tradition depuis le début du XXe siècle dans le Valais, en Suisse. Souris gagna à de nombreuses reprises et fut célébrée au point de se voir, à sa mort en 2006, naturalisée et exposée au musée de la Nature du Valais. Le secret de ses victoires réside peut-être dans les liens étroits qu’elle entretenait avec sa propriétaire, Marie-José Jacquod, qui se prit d’affection pour l’animal dès qu’il eut rejoint son exploitation. Par exemple, elle travaillait l’endurance et l’équilibre émotionnel de sa vache par de longues marches côte à côte.
Ce binôme fut mis en scène au musée d’ethnographie de Genève, en 2023, lors de l’exposition « Être(s) ensemble ». Il s’agissait d’interroger les relations entre les humains et la nature et d’explorer des pistes afin de les améliorer.
Cela passe, dans le cas des animaux d’élevage, et donc des vaches, par une plus grande considération de leur bien-être, de leurs conditions de vie, pourquoi pas de leur individualité comme le montrent Souris et Veronika. D’ailleurs, on sait depuis 2009 que les vaches affublées d’un petit nom donnent plus de lait que celles restant anonymes.
Un tel mouvement avait été initié au début du XVIIe siècle et connut son apogée au milieu du XIXe siècle, par… des artistes qui se mirent à représenter les animaux pour ce qu’ils sont, en s’attachant à leur personnalité, et à en faire les sujets principaux de leurs œuvres. Et l’on pense à la Vache qui se gratte, de Constant Troyon (1859) et, surtout, sous le pinceau de Rosa Bonheur, au Repos du midi (1877), au Labourage nivernais (1849), au Jeune taureau sautant la barrière (1849)…
Une autre façon, radicale, de rapprocher humains et bovins, a été proposée en 2008, dans le cadre d’un appel à projets sur l’avenir du Grand Paris, par Andrea Branzi et Stefano Boeri (on doit à ce dernier l’idée de « tours forêts », des immeubles d’habitation intégrant une riche végétation sur toute leur hauteur, dont les premières furent érigées à Milan). Les deux architectes italiens eurent l’idée de relâcher 50 000 vaches (et 30 000 singes) dans les parcs et boulevards parisiens. Plus largement, les idées du duo pour prendre en compte et intégrer la vie des animaux dans nos environnements ont récemment fait l’objet d’une exposition organisée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain et la RATP. Et en 2022, dans le cadre des Folies Béarnaises, on a pu voir des attelages descendre les Champs-Élysées, à Paris.
Attelage descendant les Champs-Élysées.
© Loïc ManginPas sûr que les bovins ont apprécié l’ambiance urbaine, son agitation, son tumulte… Et de leur ressenti, il en est justement question dans le livre d’Éric Baratay, de l’université de Lyon, intitulé Le Point de vue de l’animal, une autre version de l’histoire, paru en 2012. Le spécialiste des relations homme-animal, invite à « se défaire d’une vision anthropocentrée afin d’adopter le point de vue de l’animal, afin de fournir une autre vision de l’histoire » à travers cinq exemples, dont celui de la vache laitière.
Celle-ci est au centre de toutes les attentions des équipes de la ferme du Pin, une unité expérimentale d’Inrae en Normandie, où des chercheurs étudient les caractéristiques d’un troupeau de bovins laitiers en vue d’adapter l’élevage au dérèglement climatique et d’améliorer leur bien-être. Parmi les projets menés, figurent la sélection génétique des vaches dans le but de réduire les émissions de méthane, le suivi du comportement en pâturages, l’optimisation de l’utilisation des ressources naturelles et des rejets vers l’environnement, l’analyse des microbiotes en vue de comprendre leur rôle dans la physiologie, la santé, la productivité et l’adaptation à l’environnement…
Vaches dans les alpages autrichiens.
© Loïc ManginLa question posée est celle des conditions d’élevage et des relations aux agriculteurs. Dans l’article « Les vaches collaborent-elles au travail ? Une question de sociologie », publié en 2010, Jocelyne Porcher, avec Tiphaine Schmitt, montraient que les vaches collaborent au travail de l’éleveur. Ce ne sont pas des outils de production, car « elles ne fonctionnent pas. Elles investissent leur intelligence et leur affectivité dans le travail. » La relation de domestication est positive quand elle est une occasion de pacification et d’émancipation réciproque. Malheureusement, déplorent les autrices, le processus d’industrialisation de l’élevage entamé depuis plus d’un siècle se traduit par l’aliénation des animaux dans des systèmes où ils n’ont plus aucune chance d’exister.
À l’autre bout de la planète, en Colombie, Marisol de la Cadena, anthropologue à l’université de Californie, à Davis, conduit le projet Making cow, qui va dans ce sens. Consciente des dommages considérables causés par la production bovine industrielle et du fait qu’un monde sans bétail serait impossible, elle mène une enquête ethnographique (dans les ranchs, les laboratoires de biotechnologie, les foires aux bestiaux, les abattoirs…) sur les pratiques de « fabrication de vaches » qui pourraient favoriser une éthique de la vie. Elle s’attache particulièrement à la façon dont l’amélioration génétique du bétail se traduit par une modification des paysages.
Troupeau au Niger.
© Loïc ManginEt Marguerite dans tout ça ? Il en est une qui, si elle n’a pas modifié le paysage, a néanmoins donné un aperçu de ce qu’aurait pu être le projet d’Andrea Branzi et Stefano Boeri : cette génisse limousine s’est échappée d’un camion en route vers l’abattoir et a semé la zizanie dans les rues de Roanne avant d’être neutralisée par les pompiers et leurs seringues hypodermiques. L’histoire a ému, une pétition a été lancée, ainsi qu’un appel aux dons pour acheter l’animal. Et celui-ci coule désormais des jours heureux dans un refuge, en Seine-Maritime.
Deux vaches en Aubrac.
© Loïc ManginElle aura vu du pays, comme celle dont le succès explique le nombre considérable de Marguerite dans la gente bovine : c’est le nom de l’alibi à quatre pattes de Fernandel qui tente de s’échapper d’Allemagne, dans le film La Vache et le Prisonnier, d’Henri Verneuil, grand succès de l’année 1959. Et déjà… après le tournage, la vache devait être envoyée à l’abattoir, mais le metteur en scène s’y opposa et lui trouva un pré en Normandie où elle put finir sa vie tranquillement. S’appeler Marguerite sauve la vie ! Sauf peut-être dans le roman de Mikhaïl Boulgakov qui a donné son titre à ce texte…

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