Les bâches éventrées gisent au sol, quelques morceaux de plastique pendent encore aux arceaux des serres et de rares salades ponctuent de petites notes vertes le paysage gris de désolation qu’a laissé la tempête Nils après son passage sur la ferme de Rémi Doux. Le maraîcher, niché sur les hauteurs de Bazas (Gironde), a perdu la récolte de 3 de ses 8 serres qui accueillaient des légumes d’hiver. « Un manque à gagner de 6 000 euros, sans compter les 20 000 ou 25 000 euros à débourser pour rénover les serres arrachées par le vent », estime le maraîcher.
« Colza, blé, fraises sont sous 1,50 m d’eau »
Devant le préfet Étienne Guyot venu en délégation ce vendredi 20 février − avec une sénatrice, la Mutualité sociale agricole et le président de la Chambre d’agriculture −, et qui peine à soulever ses bottes de la terre inondée, il déplore le manque d’alerte : « Ça a soufflé jusqu’à 124 km/h, 20 de plus qu’annoncé », rappelle le cultivateur qui a été contraint, « à 115 km/h, de taillader les bâches pour faire relâcher la pression. » Les pluies torrentielles ont achevé de ruiner son travail. Tractopelle pour les tranchées, nouvelles bâches à retendre, les réparations ne commenceront que ce lundi 23 février, 12 jours après le passage de la tempête, car les champs sont gorgés d’eau.
Pour rencontrer la délégation, Franck De Biasi est venu de Barie (Gironde) où la situation est pire encore. Le cultivateur a pris « un bateau, son vélo, puis une voiture » depuis sa ferme sous les flots. « Colza, blé, fraises sont sous 1,50 m d’eau, tout comme mes 15 hectares de kiwis », déplore l’agriculteur pourtant habitué aux crues. « La Garonne est là, on habite chez elle. Quand il pleut, l’eau doit passer », dit-il. Mais il s’inquiète : « L’eau tarde à se retirer, ça risque d’asphyxier les kiwis en pleine montée de sève ! » En prévision de la crue de la Garonne, il a « déménagé tracteurs, système d’irrigation, pompes, atelier, cagettes » qu’il ne redescendra pas avant un moment, redoutant, « les crues d’avril-mai-juin, souvent les pires… »
« Les agneaux ne peuvent pas naître dans ces conditions »
Des aléas de plus en plus fréquents, contre lesquels les agriculteurs sont « mal assurés » : « L’assurance multirisque n’existe que depuis un an pour les légumes en plein champ mais toujours pas pour les cultures sous serres », détaille Rémi Doux, également remonté contre la Mutualité sociale agricole (MSA). « On nous propose des reports de cotisations, dérisoires face aux pertes liées à la tempête, on préférerait un dégrèvement. » « Ça reste une avance de trésorerie gratuite », rétorque un représentant de la MSA.
Face au préfet de Gironde, venu sur son exploitation rappeler les deux aides d’urgence pour les agriculteurs sinistrés − la calamité agricole pour les pertes matérielles et l’indemnité solidarité nationale pour les pertes de production − Rémi Doux hausse les épaules : « Beaucoup de paperasse, pour rien. Après la tempête de 1999, mon dossier calamité agricole n’a abouti à rien. »
Éleveuse, installée à 40 km de là, Sarah Dumigron, n’a pas non plus été épargnée. Des dizaines d’arbres, « fragilisés par les fortes pluies des dernières semaines » sont tombés le soir de la tempête Nils, dans l’enclos d’hivernage de ses brebis. « J’ai dû réparer les clôtures pour qu’elles ne s’échappent pas, faire venir des cailloux pour pouvoir circuler », le tout sans électricité durant dix jours. Il lui reste trois semaines pour trouver une solution avant la mise bas de ses 150 brebis. « Elles sont rustiques, elles choisissent normalement un endroit sec et à l’abri pour mettre bas dans l’enclos » mais leurs 15 ha sont sous l’eau « les agneaux ne peuvent pas naître dans ces conditions. » Idem pour l’enclos de vêlage de ses vaches Galloé.
« La solution : curer les fossés et remettre des haies »
Fatiguée, l’éleveuse redoute « de se faire aligner par la MSA en cas de contrôle car on vient m’aider bénévolement pour tronçonner, nettoyer », reconnaît-elle, consciente des amendes encoures et de l’absence d’assurance pour les bénévoles. Depuis son exploitation, en agriculture biologique, l’éleveuse espère aussi des « solutions pérennes : curer les fossés, soutenir les agriculteurs pour remettre haies et couverts végétaux l’hiver. Un changement de cap agricole, pour permettre à l’eau d’atteindre les nappes profondes au lieu de ruisseler. »
Car malgré la crue, les nappes ne se remplissent pas assez. Pourtant, « il est passé, en 70 heures à La Réole, durant la crue, l’équivalent de toute l’eau nécessaire en un an pour arroser toute la surface agricole de la Gironde », confirme un collègue, maraîcher à Loupiac. « Il faut accélérer sur les retenues d’eau et améliorer l’entretien des digues », ajoute Jean-Samuel Eynard, le président de la Chambre d’agriculture locale. Le temps presse, huit jours après le début des inondations, « 500 ha de cultures sont totalement noyés en Gironde »…




