Juin 2024. La police française interpelle Bashir Biazar, un Iranien de 41 ans, résidant à Dijon depuis 2022. Cet ancien chef du département de la musique à la télévision publique iranienne a rejoint son épouse et ses enfants au titre du regroupement familial, en provenance de Londres, où il exerçait au sein d’une association proche du régime islamique.
Depuis des mois, la DGSI s’est convaincue qu’il s’agit d’un agent dormant possiblement dangereux. Un "agent d’influence, un agitateur qui promeut les vues de la République d’Iran et, de manière plus inquiétante, procède au harcèlement des opposants au régime", comme le décrit le représentant du ministère de l’Intérieur devant le tribunal administratif de Paris, le 3 juillet. Mais pas seulement.
Un "membre d’al-Qods", dit-il aussi, l’unité d’élite du corps des Gardiens de la révolution, chargée notamment des attentats en Occident. Selon Le Point, l’arrêté d’expulsion du territoire français évoquera même des velléités d’action "contre des opposants iraniens ou des cibles juives ou israéliennes". La France redécouvre la menace iranienne. A bas bruit, pour l’heure.
L’opposition iranienne et la communauté juive menacées
Ce samedi 28 février, Paris relève son niveau d’alerte après les frappes américaines et israéliennes en Iran. Dans un télégramme cité par l'AFP, Laurent Nunez, le ministre de l’Intérieur, appelle à renforcer la sécurité autour de "certains points d'intérêt des parties impliquées", notamment les ambassades. Il demande aux préfets de "signaler immédiatement aux services de renseignement toute action d'influence", notamment si "celle-ci devait revêtir un caractère d'action violente".
Le même jour, Marc Henrichmann, le président (CDU) de la délégation parlementaire allemande au renseignement, se fait plus disert. Il déclare, dans le Süddeutsche Zeitung, que "des mesures de représailles, y compris par des cellules dormantes iraniennes en Europe, ne peuvent être exclues". Le BFV, le contre-espionnage allemand, évoque des "cibles", comme "des installations en Allemagne proches d’Israël et des Etats-Unis", ou "des institutions juives de la vie publique telles que des écoles ou des synagogues".
Voilà des années que la menace se rapproche de la France autour de ces deux cibles, l’opposition iranienne et la communauté juive. Céline Berthon, la directrice de la DGSI, l’envisageait devant l’Assemblée nationale, le 15 octobre 2025 : "L’Iran promeut une répression pouvant aller jusqu’à l’acte terroriste, qui vise des individus opposants au régime ou encore le pays considéré comme l’ennemi juré du régime iranien, à savoir Israël et tout ce qui le représente – évidemment, les cibles juives sont totalement associées à Israël dans l’esprit de l’Iran". L’objectif ? Pouvoir afficher des réussites et "accroître le sentiment d’insécurité au sein de l’opposition et de la communauté juive et/ou israélienne", mentionne la DGSI, dans une note citée par Mediapart en 2024.
Projets d'attentat
Dès 2018, l’Iran a tenté de commettre un attentat à Villepinte (Seine-Saint-Denis) lors d’un meeting de l’opposition iranienne qui devait rassembler des dizaines de milliers de personnes. Un agent iranien sous couverture diplomatique ainsi que trois complices seront arrêtés puis condamnés par la justice en Belgique. En 2019, le dissident Rouhollah Zam, réfugié en France, est attiré en Irak, où il est enlevé. Il a été exécuté. En 2022, selon le Washington Post, un service de renseignement occidental a déjoué un projet d’assassinat de Bernard-Henri Lévy fomenté par al-Qods. L’ardeur iranienne aurait d’ailleurs redoublé depuis 2020, après l’assassinat du général Qassem Soleimani, chef d’al-Qods, victime d’une frappe de drone américaine. "Une vengeance implacable attend les criminels qui ont empli leurs mains de son sang", avait alors déclaré l’ayatollah Khamenei.
Signe que la menace est prégnante, 31 juillet 2025, douze pays européens, dont la France, plus les Etats-Unis et le Canada, ont publié un communiqué commun dénonçant "l’augmentation" des ingérences violentes iraniennes : "Nous sommes unis dans notre opposition aux tentatives de meurtre, d’enlèvement et de harcèlement de personnes en Europe et en Amérique du Nord menées par les services de renseignement iraniens". Magasins casher visés, synagogues incendiées, hommes d’affaires juifs ciblés… Dans chacun de ces pays, des opérations inquiétantes ont été repérées. En septembre 2024, une enquête du Washington Post évoque, en Occident, "88 assassinats, enlèvements et autres complots violents liés à l’Iran au cours des cinq dernières années, un chiffre supérieur au total des quatre décennies précédentes après la révolution de 1979". Parmi ces exactions, la tentative de meurtre de Pouria Zeraati à Londres. Le 29 mars 2024, ce journaliste d’opposition a été lardé de coups de couteau.
Le souvenir des années 1980
Si la France considère ces desseins comme particulièrement sérieux, c’est que le renseignement garde un souvenir cuisant de la campagne meurtrière menée par l’Iran, en 1985 et 1986. "Quant à l’Iran, sa capacité à porter la menace au-delà de ses frontières est avérée. Les services de ce pays ont été à l’origine d’attentats sur notre sol dans les années 1980", soulignait Nicolas Lerner, alors directeur de la DGSI, devant l’Assemblée nationale, le 2 février 2023. Pas moins de quatorze attentats à la bombe en dix mois, dans des lieux de passage parisien comme les galeries Lafayette, la gare de Châtelet, la tour Eiffel, Gibert Jeune, la gare de Lyon, La Défense ou le magasin Tati, pour un total de treize morts et plus de 300 blessés.
L’Iran veut alors punir la France de son aide à l’Irak, sur fond d’affaire Eurodif, un contentieux commercial autour de la fourniture d’uranium enrichi à Téhéran. Le régime islamique a recours à des sous-traitants, qu’on n’appelle pas encore "proxys" : le comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes (CSPPA), un faux nez du Hezbollah libanais. En 1991, la République islamique procède autrement, avec la même réussite. Un commando de deux agents débarque en France où, aidé par des cellules dormantes, il assassine Chapour Bakhtiar, l’ex-Premier ministre du chah. Seul un des meurtriers sera arrêté in extremis. "Lors de cette affaire, on s’est aperçu que l’Iran s’appuyait sur des réseaux dormants, ce qu’on ignorait alors", témoigne Matthieu Ghadiri, alors agent de la DST, le contre-espionnage français.
Ces démonstrations de force ont impressionné… et suscité une méfiance durable. "L’Iran a gardé une capacité d’agir à l’extérieur, y compris au XXIe siècle. Nous les savions dangereux", se souvient Michel Guérin, dirigeant de la DST jusqu’en 2019. En sus de cette capacité d’activer des réseaux en sommeil, les espions iraniens ont désormais recours à des "proxys" d’un genre nouveau : des petits criminels, chargés de tuer contre rémunération. Leur intérêt est de cacher l’origine iranienne de l’opération et d’ainsi sauver la face en cas d’échec. "A partir de 2015, les services iraniens ont renoué avec une pratique d'assassinats ciblés qui n'avait plus été observée en Europe depuis une vingtaine d'années, en limitant leur exposition grâce au recrutement de criminels de droit commun", signale une note de la DGSI de 2024, citée par l’AFP. Ainsi, le meurtre de Bernard-Henri Levy aurait été monnayé 150 000 dollars auprès d’un membre des Hells Angels en Allemagne.
En avril 2025, le renseignement néerlandais a désigné le régime iranien comme le "vraisemblable" commanditaire de deux tentatives d’assassinat. Celle de l’ex-député d’extrême droite espagnol Alejo Vidal-Quadras, touché d’une balle dans la tête à Madrid, en novembre 2023. Il a semble-t-il été visé pour ses critiques virulentes de Téhéran. Et celle de l’opposant Siamak Tahmasbi, à Harlem, en juin 2024. Le suspect dans ces deux affaires, le Tunisien Mehrez Ayari, est un dealer francilien connu pour ses liens avec la Mocro Maffia.
Téhéran aura-t-elle les moyens de mettre en œuvre ses projets de vengeance dans les prochains mois ? Cela dépendra évidemment du devenir du régime. "La question de leurs capacités actuelles est la vraie question", note Michel Guérin. Le niveau d’engagement de la France pourrait également peser. "L’Iran voudra s’en prendre en priorité à ceux qui l’ont frappé", jauge Jérôme Poirot, ex-coordonnateur adjoint du renseignement à l’Elysée. Sans s’interdire de surprendre. En février 2023, devant l’Assemblée nationale, Bernard Emié, alors directeur de la DGSE, évoquait des menaces iraniennes… dans le Pacifique. "On a récemment vu un bâtiment de guerre iranien près de la Polynésie française", révélait-il. Ou l’extension du domaine de la révolution islamique.

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