L'assassinat de l'ayatollah Ali Khamenei, tué dans une frappe le 28 février, a été permis par une étroite collaboration : celle des services de renseignement américains et israéliens. D'après des informations du New York Times, la cible a été localisée avec une extrême précision par la CIA. L'agence américaine suivait le Guide suprême du pays depuis des mois, recueillant et affinant les informations sur ses habitudes et déplacements.

Cette opération s’inscrit dans une série récente d’actions démontrant la précision croissante du renseignement américain, comme l'a montré la capture de l'ex-président Nicolas Maduro au Venezuela, le 3 janvier. Cette dernière est permise par les moyens colossaux notamment attribués à la NSA, l'agence responsable de la collecte de données et de la surveillance de l'information et à la NGA, chargée de l'imagerie spatiale. Bernard Barbier, ancien directeur technique de la DGSE jusqu'en 2014, analyse pour L'Express ce que démontre l'opération "Fureur épique", lancée contre l'Iran, du dispositif américain.

L'Express : Quelles leçons tirez-vous de l'attaque lancée par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran ? Démontre-t-elle les capacités de renseignement des Etats-Unis ?

Bernard Barbier : L'attaque de samedi ressemble beaucoup à ce qu'ont fait les Israéliens en visant le quartier général du Hezbollah à Beyrouth, en septembre 2024. Cette fois-ci, la même méthode a été adaptée contre le QG de l'ayatollah. L'opération comprenait clairement du renseignement humain, qui devait probablement être essentiellement israélien. Mais les informations obtenues étaient surtout appuyées par une énorme part de renseignement technique. Les Américains ont une grande capacité de surveillance satellite, aussi bien en imagerie qu'en infrarouge. Cette dernière leur permet de suivre quasiment en continu ce qu'il se passe, à Beyrouth comme à Téhéran.

Est-ce une démonstration de force de la CIA ou de la NSA ? Pourquoi la NSA apparaît-elle moins dans la presse ?

Le grand public connaît davantage la CIA. En réalité, trois agences - et non pas une seule - sont au cœur du dispositif de renseignement technique américain. La CIA, bien sûr, qui a dû coordonner l'orientation des capteurs américains pour écouter Téhéran. Elle s'occupe de l'orchestration. La National Security Agency, pour les aspects cyber, et l'interception. La National Geospatial Agency, enfin, pour l'imagerie spatiale. Les Etats-Unis ont aussi beaucoup de capacités tactiques. En règle générale, il s'agit de jets ISR, c'est-à-dire d'avions modifiés pour embarquer des équipements électroniques adaptés à une mission. Comme l'espace aérien iranien leur est interdit, ils ont dû opter pour des drones de très haute altitude, permettant de réaliser des écoutes.

Au sol, des équipes locales ont probablement été montées avec les Israéliens pour faire du renseignement tactique opérationnel. Des écoutes réalisées sur le terrain - avec le risque humain que cela comprend pour les agents impliqués. L'imbrication de tous ces éléments leur a permis d'obtenir un renseignement continu et d'une grande précision, nécessaire pour ce type d'opération. Les services des deux pays ont toujours été très liés.

Assiste-t-on à une fusion complète entre renseignement et capacité de frappe, où l’information débouche presque immédiatement sur l’action militaire ?

Aujourd'hui, des officiers de la CIA, de la NGA et de la NSA doivent être en permanence à Tel-Aviv pour coordonner les actions, dans un état-major intégré très fort. Le fait que l'opération ait été menée en plein jour montre à quel point elle était une question d'opportunités, mais aussi de circonstances. Au-delà du renseignement obtenu, ces frappes ont aussi été permises car la capacité anti-aérienne de l'Iran a été presque détruite par les Israéliens il y a deux mois. Les Etats-Unis sont donc parvenus à déployer des F-35 capables de brouiller suffisamment ce qui restait des radars iraniens pour ne pas être détectés. Je doute que Washington se risque à mener une opération similaire en Russie, où les avions américains pourraient être abattus par le S-400, le système de défense anti-aérien et antimissile mobile russe.

Une telle opération aurait-elle été possible il y a quinze ans ?

Non. Elle montre l'évolution de la précision du renseignement et, surtout, son effet instantané. L'opération "Fureur épique" démontre la capacité des Américains à mener une action très peu de temps après avoir obtenu une information. Cela démontre qu'ils ont désormais une capacité de transmission instantanée permise par leurs satellites. Il y a une dizaine d'années, ils ont déployé une constellation de satellites géostationnaires qui leur permet d'avoir des relais de communication jusqu'à Washington.

Quel est leur fonctionnement ?

Il ne suffit pas d'avoir un satellite en orbite au-dessus de Beyrouth ou de Téhéran ; il faut aussi que l'image prise soit transmise. On parle de l'équivalent de gigaoctets de données. En France, actuellement, ce n'est pas instantané : dans beaucoup de cas, une fois que l'image est acquise, nous attendons que le satellite repasse au-dessus pour le récupérer par un faisceau hertzien. Les Etats-Unis ont un autre système : le satellite prenant l'image envoie un rayon laser sur un satellite géostationnaire. Ce dernier reçoit instantanément l'image et la renvoie au sol. Les opérateurs de la NGA ou de la CIA, ou les équipes locales planifiant les bombardements, reçoivent les images quasiment en temps réel. En France, nous les avons plusieurs heures après.

Cette capacité américaine est-elle récente ?

Des responsables de la NGA m'avaient déjà parlé de ces capacités il y a une dizaine d'années. A cette époque, ils ont déployé une constellation de satellites géostationnaires en orbite haute, à 36 000 kilomètres de la terre. Ce système leur permet de relayer quasiment instantanément n'importe quel point sur la Terre pour renvoyer l'image. Il est couplé à un dispositif de mini-satellites. Ces appareils volent assez bas, à 400 kilomètres au-dessus de la surface de la Terre. Ils sont envoyés sur une orbite précise en fonction du besoin opérationnel - en l'occurrence, une permettant de passer fréquemment au-dessus de Téhéran.

En quoi cela change-t-il concrètement la conduite d’une opération militaire ?

Leur proximité a l'avantage d'améliorer la qualité de l'image renvoyée, mais accélère aussi l'usure des satellites. Freinés par les couches atmosphériques, ils se désorbitent souvent autour d'un ou deux ans - ce qui rend leur durée de vie très courte. Avec cette technologie, les Etats-Unis ont quasiment la capacité d'envoyer des satellites sur mesure pour une opération. Le système est très coûteux. C'est un investissement de l'ordre de 20 millions de dollars par opération. Ce n'est pas un coût que nous pouvons nous permettre.

A cette double capacité s'ajoutent les images envoyées par les compagnies commerciales. La NGA est abonnée à une dizaine de compagnies, à l'exemple de Planet, une entreprise privée qui a déployé ses propres satellites. Les moyens américains sont gigantesques, bien plus importants que ceux des Israéliens ou des Européens. A titre de comparaison, le budget cumulé des agences de renseignement américaines était de 73,3 milliards en 2025. La même année, celui consacré à l'ensemble de la défense en France - DGSE comprise - s'élevait à 50,5 milliards d'euros.

La France ne serait donc pas capable de déployer des capacités pour une opération similaire ?

Pas dans la même quantité. La France a fait le choix d'avoir trois satellites géostationnaires ayant une durée de vie de plus de 20 ans. Elle est aussi abonnée aux moyens d'entreprises privées, comme Airbus Défense et Espace et sa constellation Pléiade, qui permet de faire du vingt centimètres de précision. Il s'agit presque du niveau de détail déployé par les satellites américains, et elle est suffisante pour certaines opérations de ce type.

Cela étant dit, l'opération "Fureur épique" a été possible car les Israéliens ont déjà beaucoup de renseignements techniques sur cette zone. En combinant leurs moyens avec ceux des Américains dans la région, ils parviennent à obtenir des renseignements auxquels les Français et les Européens n'ont pas accès.

Les Israéliens ont annoncé avoir éliminé une cinquantaine de cadres du régime. Peut-on parler d'un succès sur le plan stratégique ?

Techniquement, l'opération a été extrêmement bien menée, et démontre la précision et la puissance du renseignement, en particulier américain. On peut admirer cette efficacité, certes. Mais une question demeure : dans quel but ? Pour quel bilan ? A Gaza, l'élimination de dirigeants du Hamas n'a pas mis fin à une guerre qui dure depuis deux ans. Nous rejouons une histoire que nous avons déjà vue en Afghanistan, en Libye, en Irak, ou en Syrie. Une fois la première opération réussie, que devient la situation sur le terrain ? Je m'interroge. A Gaza, le Hamas est toujours puissant. En Iran, les Gardiens de la révolution ont été amputés d'une bonne partie de leurs chefs, mais la structure reste en place.