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En collaboration avec Docteure Lucie Joly (psychiatre spécialisée en psychiatrie périnatale et co-auteure du livre « Dans le Cerveau des Mamans » (Éditions du Rocher).)
La dépression n’est pas une malédiction familiale. Pourtant, il arrive qu’une fragilité semble être partagée chez plusieurs membres d’une même famille. Et ce n’est pas qu’une impression : on vous explique tout.
L'essentiel
Résumé par l’IA, validé par la Rédaction.
Un de vos parents est dépressif et vous vous inquiétez de savoir si vous serez touché un jour ? Inversement, vous savez que vous avez ce point de fragilité et vous vous inquiétez pour votre enfant ? Rassurez-vous : la dépression n’est pas une maladie héréditaire à proprement parler. En revanche, des antécédents familiaux ne sont pas à ignorer et peuvent appeler à une vigilance, notamment en cas de signes avant-coureurs, en particulier à l’adolescence.
La dépression est-elle héréditaire ?
Les études montrent qu’il existe un lien entre dépression et hérédité. “Le fait d’avoir un parent de premier degré atteint de dépression augmente le risque, généralement estimé à deux à quatre fois selon les études, sans pour autant le rendre inévitable”, explique la docteure Lucie Joly, psychiatre. Ce risque peut être encore plus élevé dans certaines formes sévères ou précoces.
Une vulnérabilité héréditaire
Selon certains travaux, l’héritabilité serait estimée entre 30 et 40 %. “Pour parvenir à ces estimations, les scientifiques s’appuient sur plusieurs types d’études. Les recherches sur les jumeaux, par exemple, comparent les vrais jumeaux, qui partagent presque 100 % de leur ADN, aux faux jumeaux, qui n’en partagent qu’environ la moitié. Une plus forte similarité des troubles chez les premiers suggère une influence génétique. Les études sur l'adoption permettent, elles, de distinguer ce qui relève de l’hérédité et de l’environnement familial”, explique la docteure Lucie Joly.
Cela signifie une chose essentielle : il ne s’agit pas d’une transmission directe, mais d’une vulnérabilité génétique. Pour la docteure Lucie Joly, “il s’agit d’une vulnérabilité plus générale face aux troubles de l’humeur”.
Plusieurs gènes impliqués dans des perturbations fonctionnelles
Contrairement à certaines idées reçues, il n’existe pas de gène unique de la dépression, mais une combinaison de variants impliqués dans l'activité cérébrale. “Les systèmes de neurotransmetteurs comme la sérotonine, la dopamine ou la noradrénaline sont régulièrement observés”, précise l’experte Lucie Joly. “Le fonctionnement de l’axe du stress, qui régule la réponse de l’organisme face aux situations difficiles, peut également être perturbé”, ajoute-t-elle. Les circuits de l’humeur sont également impliqués.
Qu’est-ce que la dépression ?
La dépression correspond à la survenue d’au moins un épisode dépressif majeur, selon les critères du DSM-5. Par ailleurs, une personne dont l’un des deux parents a souffert d’un épisode dépressif majeur présente un risque plus élevé d’être dépressive que la population générale.
Mais génétique est loin d’être la seule cause de la maladie
La dépression est une maladie multifactorielle. Elle repose sur l’interaction entre :
- des facteurs génétiques ;
- des facteurs psychologiques ;
- et des facteurs environnementaux.
“Une tendance à l’anxiété, une faible estime de soi ou des schémas de pensée pessimistes peuvent accroître la vulnérabilité, en particulier lorsqu’ils se combinent à des événements de vie éprouvants”, explique la psychiatre Lucie Joly. On parle de modèle bio-psycho-social.
Dans de nombreux cas, un événement de vie agit comme déclencheur : deuil, rupture, perte d’emploi, isolement, conflit familial, maltraitance, harcèlement… Certaines périodes de vie plus spécifiques, comme la grossesse ou le post-partum, peuvent également jouer un rôle. En cas de dépression maternelle non prise en charge, les interactions précoces avec l’enfant peuvent être perturbées, avec un impact possible sur son développement émotionnel.
Mais ce n'est pas automatique. Pour la psychologue Alexandre Choukroun, la dépression est davantage liée à un problème d’alignement : “Il ne s’agit pas tant de prévenir la dépression que d’être attentif à soi. Se demander si l’on est en accord avec sa vie, et avoir le courage de demander de l’aide si nécessaire.”
“Enfin, les avancées en épigénétique montrent que nos expériences, notamment le stress précoce, peuvent modifier l’expression de certains gènes, brouillant la frontière entre inné et acquis”, ajoute Lucie Joly. En résumé : on peut avoir une prédisposition sans jamais développer de dépression.
Symptômes : comment reconnaître une dépression héréditaire ?
En présence d’antécédents familiaux, il peut être utile de connaître les symptômes du trouble dépressif . Les signes ne seront pas forcément les mêmes que ceux du parent concerné et surtout, ils ne signifient pas qu’une trajectoire similaire est en train de se dessiner.. L’enjeu est donc moins de “surveiller” que de rester attentif à une éventuelle rupture avec son état habituel. Le critère clé reste la durée : des symptômes présents plus de 15 jours, associés à une gêne dans le quotidien, doivent inciter à consulter.
Dans un contexte familial, le risque est parfois de surinterpréter certains signaux ou, au contraire, de les banaliser. D’où l’importance de se fier avant tout à son évolution personnelle, et non à une comparaison avec le parent concerné.
Une dépression survenant dans un contexte familial ne sera pas forcément plus sévère qu’une autre. Les formes familiales ne sont ni systématiquement plus précoces, ni plus graves. En revanche, un diagnostic précoce permet d’éviter l’aggravation et les rechutes, qui restent fréquentes (plus de la moitié des cas après un premier épisode).
Dépression non soignée : quelles conséquences sur mon enfant ?
Au-delà de la génétique, la dépression peut aussi marquer l’environnement familial. “Lorsqu’un parent souffre de dépression, il faut comprendre qu’il s’agit d’un parent qui a perdu une partie de son élan vital. Cela se traduit par une moindre disponibilité émotionnelle, une tristesse persistante et parfois une forme de retrait dans la relation”, souligne la psychologue Alexandre Choukroun.
Pour l’enfant, cela a un impact important : “Il perçoit cette distance, ce manque de disponibilité, et cela s’inscrit dans la relation. La communication peut être altérée et certains repères affectifs fragilisés”, ajoute-t-elle.
Grandir avec un parent souffrant de dépression expose parfois à :
- une instabilité émotionnelle ;
- une forme d’insécurité ;
- un sentiment de culpabilité.
Certains enfants, au contraire, peuvent adopter un rôle de “parent” et grandir plus vite, en développant une apparente solidité. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne rencontreront pas de difficultés à l’âge adulte, en partie liées à cette période. C’est pour cette raison qu’une prise en charge est importante.
Faut-il cacher sa dépression chronique ou résistante à son enfant ?
Les spécialistes recommandent une approche nuancée. Mieux vaut expliquer avec des mots adaptés que laisser l’enfant dans l’incompréhension. L’objectif :
- éviter qu’il se sente responsable ;
- le rassurer sur la situation ;
- maintenir un cadre sécurisant.
Il n’est pas nécessaire d’entrer dans des détails intimes ou lourds sur son état. Certains propos, notamment autour d’une éventuelle disparition ou d’un risque pour sa propre vie, peuvent être particulièrement anxiogènes pour un enfant et raviver des peurs d’abandon. L’enjeu est donc de protéger l’enfant émotionnellement : dire les choses, sans les dramatiser, en insistant sur le fait que l’adulte est accompagné et que des solutions existent.
Comment se soigner pour le bien-être familial ?
Le traitement de la dépression (psychothérapie et parfois traitements médicamenteux antidépresseurs) joue un rôle protecteur. Se soigner, ce n’est pas seulement aller mieux pour soi. C’est aussi préserver l’équilibre familial.
“Un parent qui se fait accompagner, qui entreprend des démarches pour aller mieux et qui parvient à sortir de cet état transmet un message positif. L’enfant peut alors garder en mémoire la capacité à s’en sortir”, explique Alexandre Choukroun, psychologue.
L’intervention d’un psychiatre et/ou d’un psychologue peut être nécessaire : “Dans la dépression, la personne perd souvent espoir. C’est précisément à ce moment-là que l’accompagnement est essentiel”, ajoute Alexandre Choukroun. Autrement dit, les démarches sont souvent difficiles en raison de la perte d’élan vital, mais elles sont essentielles.
Un travail d'introspection peut aussi être recommandé : “la dépression peut être une forme de signal : elle invite à se poser la question de savoir si ce que l’on vit est en adéquation avec ses aspirations profondes”, selon Alexandre Choukroun.
Par ailleurs, l’environnement joue un rôle important pour l’enfant lorsque le parent n’y arrive plus :
“La présence d’autres figures de soutien (un autre parent, des grands-parents, des proches) peut constituer des points d’ancrage essentiels et compenser en partie les difficultés”, conclut Alexandre Choukroun.
Sources
Entretien avec la docteure Lucie Joly, psychiatre
Entretien avec Alexandra Choukroun, psychologue
Genetic Epidemiology of Major Depression: Review and Meta-AnalysisPatrick F. Sullivan, M.D., F.R.A.N.Z.C.P., Michael C. Neale, Ph.D., and Kenneth S. Kendler, M.D.

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