L’Express s’associe à l’institut de sondages Viavoice, à HEC Paris et à BFM Business, pour questionner régulièrement un panel représentatif de Français et de cadres sur un sujet d’actualité. A l’approche des élections municipales, Yann Algan, professeur d’économie à HEC, décrypte les résultats de ce "Baromètre des décideurs" consacré à la figure du "maire-manager".
L'Express : Outre les réponses traditionnelles autour de la sécurité et des services publics, l’équilibre des comptes et l’attractivité économique figurent, d’après notre enquête, parmi les priorités assignées aux futurs maires. Ces problématiques, au cœur du débat national depuis des mois, auraient-elles ruisselé au niveau local ?
Yann Algan : Les discussions autour du budget 2026 se sont éternisées, mais elles ont permis de communiquer largement sur l’état de nos finances publiques. A l’image du travail de pédagogie de Nicolas Dufourcq, le patron de Bpifrance, la Banque publique d’investissement, qui rappelle sans cesse que plus de la moitié de l’endettement du pays est constituée de prestations sociales, qu'on ne construit pas une France de l'innovation en regardant le passé, etc.
La déshérence des PME, des commerces ou des services dans les territoires est vécue au quotidien par les Français, phénomène qui s'est accéléré avec la crise du Covid. La désindustrialisation est massive, le nombre de magasins est en chute libre, en particulier dans les villes de moins de 100 000 habitants. Dans une étude pour le Conseil d'analyse économique analysant le mouvement des gilets jaunes, nous avions montré que l’événement le plus prédictif de cette poussée de fièvre était la fermeture du dernier commerce ou du dernier café. Dans le même registre, le chercheur Hugo Subtil vient de documenter le lien entre la disparition d'un bar-tabac-PMU et le vote en faveur du Rassemblement national. Quand les devantures d’un centre-ville sont barrées de panneaux "A vendre", le déclassement économique saute aux yeux. Le programme Action Cœur de ville, financé par la Banque des territoires, s’efforce, avec un certain succès, de recréer de l’activité dans plus de 200 agglomérations de taille moyenne. C’est crucial.
Le maire est-il l'interlocuteur privilégié quand le tissu économique se délite ?
Oui, parce qu’il est en première ligne. Pour autant, ces questions ne se décident pas uniquement à son niveau. Tout ce qui relève de l’activité économique est largement de la responsabilité des régions.
Une étude récente du Cevipof montre qu’à peine la moitié des maires ont exercé ou exercent encore dans le privé. Or, une large majorité des sondés pensent qu'une expérience en entreprise est importante, voire indispensable. Partagez-vous cet avis ?
Tout dépend de ce que l’on attend du maire. Sa représentativité d’un collectif de citoyens, du seul fait qu'il a été élu ? Ou son aptitude au management et à la gestion ? Dans les petites communes, il est souvent issu du monde de l’entreprise. A l’inverse, dans les grandes métropoles, on trouve plutôt des professionnels de la politique, qui ne brillent d’ailleurs pas toujours par leur bonne tenue des comptes municipaux.
Le passage par le secteur privé me paraît important parce qu’il apprend que l’argent n’est pas gratuit. Diriger une commune implique des arbitrages financiers, des décisions managériales, des objectifs à partager. La confiance des Français dans leur maire, qui est forte en général, relève bien sûr de sa bienveillance, mais pas seulement. Elle naît aussi de l’expertise et de l’efficacité. Un manager sait ce qu’est une contrainte économique, un résultat, il sait qu’il doit répondre aux attentes de ses clients/citoyens. On ne fait pas confiance à un pilote d’avion parce qu’il est bienveillant, mais parce qu’il est compétent. Dernière chose : l'exemplarité. Un chef d’entreprise n’est pas évalué tous les six ans, à l’occasion d’une élection. Ses performances sont jugées en permanence par ses salariés, ses clients et toutes ses parties prenantes.

Les Français veulent un maire omniprésent... mais peu payé.
© / Spech - M.Volk/Shutterstock - M. Guibon/L’Express
Une majorité des sondés estiment que les maires sont payés correctement, voire trop dans les grandes villes. Ce constat n’est-il pas sévère, eu égard aux rémunérations dans le privé pour des responsabilités équivalentes ?
L’échantillon des décideurs me paraît particulièrement rigoriste, compte tenu de sa connaissance du sujet… Le dirigeant d’une entreprise de plus de 100 000 collaborateurs gagne des millions d’euros par an, contre moins de 6 000 euros par mois pour le maire d’une commune de taille similaire. En outre, ce dernier ne touche que deux fois plus que son homologue d’une ville cinq fois plus petite, pour un degré de complexité à gérer sans doute dix fois plus élevé ! Cette dichotomie entre les responsabilités publiques et leur niveau de rémunération freine évidemment l’envie de s’engager dans un mandat municipal. Sans compter les conflits d'intérêts potentiels de certains élus qui, s’estimant lésés, cherchent alors des compléments de rémunération plus ou moins autorisés.
La prise de risque, enfin, n’est pas la même selon que l’on vient de la fonction publique ou du secteur privé. Dans le premier cas, le maire peut être mis en disponibilité et continuer à bénéficier d’avancements dans sa carrière. Le cadre ou le chef d'entreprise n’a pas ce filet de sécurité. Plus largement, les réponses à cette question me semblent illustrer un certain décalage des Français par rapport à la réalité que recouvrent, dans le pays, les écarts de salaires. Les explications rationnelles qu’on peut formuler à ce propos sont devenues, pour eux, presque inaudibles.
Cette faible rémunération explique aussi, en partie, pourquoi un maire sur deux est retraité...
Avec la loi de 2014, nous avons sans doute été trop loin dans la limitation des mandats dans l'espace, en interdisant par exemple aux députés ou aux sénateurs d’exercer une fonction exécutive locale : certains parlementaires ont perdu la proximité avec le terrain. A l’inverse, je pense qu’il serait nécessaire de limiter le cumul des mandats dans le temps, notamment dans les mairies, pour permettre le renouvellement des générations. A condition, évidemment, de trouver des candidats... Pour susciter des vocations, il faut mieux payer les maires.

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