Pétrole et gaz : comment la guerre au Moyen-Orient bouleverse l’équilibre mondial de l’énergie

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Septembre 1979 - mars 2026, 47 années d'écart et toujours la même angoisse. A l'époque, la révolution iranienne et la chute du gouvernement de Chapour Bakhtiar marquent le début du second choc pétrolier, après celui de 1973, précipitant de nouveau la planète dans la récession et signant la fin des Trente Glorieuses. Par un curieux effet de miroir inversé, l'Iran se retrouve une nouvelle fois au milieu de la scène énergétique alors que la dictature des Mollahs, décapitée, paraît extrêmement fragilisée depuis l'attaque conjointe des Etats-Unis et d'Israël.

Pour autant, le monde de 2026 n'a plus rien à voir avec celui de 1979. Le poids du pétrole dans nos économies a drastiquement reculé, l'Opep a perdu de sa superbe, les Etats-Unis sont devenus les premiers producteurs mondiaux d'or noir, la mode est à l'électrification massive des usages et la Chine, claquemurée à l'époque, affiche aujourd'hui un besoin frénétique d'énergie. Si le contexte est radicalement différent, les tensions n'en sont pas moins réelles. Et les marchés financiers très fébriles comme en témoigne le coup de chaud sur les cours du pétrole et surtout du gaz depuis le début de la guerre. En sept points, L'Express décortique la nouvelle géopolitique de l'énergie en train de s'écrire.

La Chine, l'autre objectif de guerre de Trump

Le plan a été peaufiné. Et il n'est même pas secret. Dans le rapport paru en novembre dernier détaillant la stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, Donald Trump ne fait pas mystère de son intention d'affaiblir par tous les moyens l'expansion économique, technologique et financière de la Chine. Le géant asiatique a un talon d'Achille : l'énergie. Pour faire tourner sa machine économique, Pékin a un appétit d'ogre, malgré ses efforts pour développer à toute vitesse les énergies renouvelables. Le pays importe quasiment 75 % de ses besoins en pétrole et 40 % de ceux en gaz. Des achats qui ont atteint un niveau record l'an passé, d'après les derniers chiffres publiés par les Douanes chinoises.

En dépit des sanctions occidentales, l'Iran constituait jusqu'à présent – avec le Venezuela, dans une moindre mesure – l'un de ses principaux fournisseurs. Entre 80 et 90 % de l'or noir iranien étaient absorbés par la Chine, soit 13 % de ses achats globaux. Un or noir que Téhéran parvenait à acheminer, à un prix décoté de 5 à 10 % en moyenne par rapport aux cours mondiaux, par le biais de flottes fantômes et de transvasement en pleine mer pour en modifier l'origine. Mais Pékin cherchait aussi de nouvelles routes. "Le port pakistanais de Gwadar, proche de la frontière iranienne, devait permettre à la Chine de réduire sa dépendance au détroit de Malacca et, potentiellement, au détroit d’Ormuz pour le pétrole iranien. Ces options de diversification sont aujourd'hui remises en question par les attaques contre Téhéran et l'avenir du régime des Mollahs", observe Alicia Garcia Herrero, chef économiste de Natixis à Hong Kong. Une pierre dans le jardin de Xi Jinping… Et sans doute un sujet de discussion entre les deux leaders lors du déplacement de Trump à Pékin prévu le 31 mars.

Détroit d'Ormuz : coup de bluff ou véritable blocage ?

Ces dernières années, l'Iran a brandi la menace à de nombreuses reprises, sans jamais passer à l'acte. L'opération militaire conjointe des Etats-Unis et d'Israël sur son sol a marqué un point de bascule dangereux. Depuis le 28 février, les Gardiens de la révolution ont interdit aux navires de commerce et aux pétroliers de traverser le détroit d'Ormuz. Coup de bluff ou escalade assumée ? Le lendemain de l'annonce, certains étaient parvenus à rejoindre le golfe d’Oman. Les autres ont préféré jeter l'ancre. "Il faut toujours tenir compte de la propagande, prévient l'économiste Giacomo Luciani, spécialiste de la géopolitique énergétique. Menacer suffit parfois à produire un effet politique et psychologique, notamment sur les marchés." Ce couloir maritime large d'une cinquantaine de kilomètres, situé entre les côtes iraniennes et omanaises, voit passer chaque jour 20 % de la production mondiale de pétrole.

L'hypothèse d'un blocage généralisé et durable paraît toutefois improbable. "Il s’agit d’un point de transit crucial, à la fois pour les pays exportateurs et importateurs. Une interruption prolongée pénaliserait tout le monde, y compris l’Iran", estime Antoine Halff, analyste en chef chez Kayrros, un cabinet de conseil en intelligence énergétique. Seul un régime acculé, qui n'aurait plus rien à perdre, pourrait aller jusqu’à sacrifier ses propres intérêts économiques. "Les autorités iraniennes ne peuvent réellement envisager cette option que si elles s'estiment condamnées. Dans tous les cas, ce serait un suicide stratégique", assure Francis Perrin, directeur de recherche à l'Iris.

Cette bande marine de moins de 40 km de large voit transiter chaque jour des millions de barils de pétrole.

Cette bande marine de moins de 40 km de large voit transiter chaque jour des millions de barils de pétrole.

© / Lucile Laurent / L'Express

Téhéran, un poids lourd du pétrole devenu poids plume

L'Iran fait partie du club très fermé des dix plus gros producteurs de pétrole. Le pays dispose surtout de la troisième réserve d'or noir. En temps normal, ces deux éléments auraient suffi à provoquer une perturbation majeure de la production à l'échelle mondiale après l'attaque menée par les Etats-Unis et Israël. Il n'en est rien. Les sanctions imposées par Washington au cours des vingt dernières années ont empêché Téhéran d’écouler une grande partie de sa production. "La quasi-totalité de ses exportations est dirigée vers la Chine et vers certains pays asiatiques", rappelle Antoine Halff. Si bien que la République islamique pèse beaucoup moins qu'auparavant dans l'échiquier mondial du pétrole. Avant la révolution de 1979, l'Iran produisait près de six millions de barils par jour, contre moins de trois millions aujourd'hui. "Le marché peut absorber sans difficulté une interruption de la production iranienne, affirme Giacomo Luciani. Elle pourrait même être compensée à elle seule par l’Arabie saoudite." Un désaveu cinglant pour le régime.

Un marché loin de l’emballement de 1979

Le monde est-il à l’aube d’un nouveau choc pétrolier ? Depuis le début des frappes, la crainte d’une flambée des prix de l'or noir s’est ravivée. À l’ouverture des marchés, le 2 mars, les cours ont bondi de 13 %. Une hausse notable, mais encore loin des sommets atteints lors du pic de 1979, lorsque les tarifs avaient plus que doublé en quelques mois. La donne a changé. "Les stocks mondiaux de brut sont à leur plus haut niveau depuis avril 2020, au moment des confinements liés au Covid. L’offre reste excédentaire par rapport à la demande", souligne Antoine Halff.

Les opérateurs se préparent, en réalité, à une montée des tensions depuis des semaines. "Ils ont pris des précautions en ce sens", précise Giacomo Luciani. Une pénurie physique semble donc exclue. "Même en 1973 et en 1979, il n'y en avait pas eu à l’échelle mondiale, poursuit l'économiste italien. Les acteurs ont appris de ces épisodes. Les réserves stratégiques sont plus importantes, les sources d’approvisionnement plus diversifiées et les mécanismes logistiques plus flexibles."

Le marché est aussi plus transparent qu'avant. "Grâce aux systèmes de géolocalisation des navires et aux images satellites, il est désormais possible de suivre en quasi-temps réel le trafic des tankers, l’état des infrastructures et le niveau des stocks, ajoute Antoine Halff. Cette visibilité limite les réactions excessives liées à l’incertitude." Un scénario inquiète toutefois les experts : un embrasement régional affectant non seulement l’Iran, mais aussi ses voisins. En 2019, une attaque de drone - attribuée à Téhéran - avait visé deux sites pétroliers en Arabie saoudite. "Si des installations majeures étaient touchées, cela donnerait une tout autre dimension à la crise actuelle", estime Olivier Appert, conseiller au Centre énergie et climat de l'Ifri. Impossible pour le moment de l'exclure.

Le gaz naturel liquéfié, l'autre bataille énergétique

Il n'y a pas que le marché pétrolier qui est suspendu aux raids aériens en Iran. Les livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL), qui ont pris une part significative dans l'approvisionnement énergétique de la planète, sont aussi en jeu. Victime collatérale du conflit, QatarEnergy, la compagnie nationale de l'émirat, dont les installations gazières et notamment les gigantesques usines de liquéfaction ont été prises pour cible par l'armée iranienne, a stoppé depuis le 2 mars sa production. De quoi déstabiliser le marché, alors que le Qatar fournit à lui seul 20 % de l'offre mondiale en GNL. Sur les 110 milliards de mètres cubes qui transitent par le détroit d'Ormuz, environ 30 milliards sont à destination de la Chine. "Pour d'autres pays asiatiques, comme le Japon, la Corée du Sud et surtout Taïwan dont la totalité du gaz consommé est constituée de GNL importé, la disparition de la production qatarie pourrait rapidement devenir problématique", s'inquiète Anne-Sophie Corbeau, chercheur au Center on Global Policy Energy de l'université de Columbia.

L'Europe n'est pas à l'abri. Certes, avec la multiplication ces dernières années des attaques des rebelles houthistes, proche du régime des Mollahs, en mer rouge, le Vieux Continent a sensiblement réduit sa dépendance au GNL qatari. Mais deux événements pourraient tendre la situation. "D'abord, les stocks sont bas en cette fin d'hiver et il va falloir commencer à les reconstituer. Surtout, l'Europe avait promis de stopper ses achats de GNL russe d'ici la fin de l'année", détaille Ana Maria Jaller-Makarewicz, experte à l'Institute for Energy Economics and Financial Analysis, une ONG américaine. Quatre ans quasiment jour pour jour après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, un nouveau choc gazier est à redouter.

Les Etats-Unis, grands gagnants de l'histoire

Et à la fin, c'est l'Amérique qui gagne. Deux mots disent tout de la stratégie de Trump, "Energy dominance", la domination énergétique. "L'augmentation de nos exportations nettes d'énergie permettra d'approfondir nos relations avec nos alliés tout en réduisant l'influence de nos adversaires, de protéger notre capacité à défendre nos côtes et, lorsque cela s'avère nécessaire, de nous permettre de projeter notre puissance" écrivait le président américain dans le rapport sur la stratégie de sécurité du pays paru en novembre dernier. De fait, un enlisement du conflit dans le Golfe pourrait opportunément profiter aux Etats-Unis.

"La carte énergétique mondiale risque d'être chamboulée", avertit Ana Maria Jaller-Makarewicz. Celle du gaz notamment. Une industrie chouchoutée par Trump alors que les Etats-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL. Privées des approvisionnements qataris, l'Europe et surtout l'Asie pourraient se tourner très rapidement vers eux. L'industrie américaine, qui a investi dans de nouvelles usines de liquéfaction, n'attend que cela pour allonger la liste de ses clients, et les rendre captifs. Les gaziers américains prévoient de doubler leur capacité de liquéfaction et d’exportation d’ici à 2029. "En matière d'approvisionnement en gaz, l'Europe sera passée d'une dépendance à la Russie à une dépendance aux Etats-Unis", constate Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur de Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen (Odile Jacob, 2024).

Les espoirs russes face à la hausse des prix

Pour Moscou, l'augmentation des cours du brut s’apparente à une bouffée d’oxygène. Son économie est tributaire des exportations d'hydrocarbures, dont les recettes alimentent la guerre en Ukraine. Mais avec des débouchés qui se sont réduits depuis 2022, la Russie doit brader son or noir. Ainsi, à destination de l'Inde ou de la Chine, l’indice Oural se négocie avec une décote d’environ 12 dollars le baril face au Brent, selon les données de la société d'analyse Kpler. Les rétorsions américaines contre les géants Rosneft et Lukoil, à l’automne dernier, ont contribué à accroître cet écart. Malgré ces rabais, près de 145 millions de barils - un record - erraient à bord de la flotte fantôme russe en janvier, d’après Kpler.

Le Kremlin le sait : tant que les tensions au Moyen-Orient perdurent, Pékin devra chercher des volumes ailleurs. "Les raffineries indépendantes, concentrées dans la province du Shandong, ont augmenté leurs achats de brut russe à un niveau record dans le contexte de baisse des prix et des sanctions américaines, observe Muyu Xu, analyste chez Kpler. Mais le potentiel de hausse est limité car ils sont encadrés par des quotas d’importation". En définitive, le gain pour la Russie risque de n'être qu'un feu de paille. "Les raffineries chinoises auront le dernier mot, tranche John Lough, chercheur associé au Chatham House et spécialiste de la Russie : si le conflit au Moyen-Orient se résorbe, Téhéran continuera à faire pression sur les prix face à Moscou pour reconquérir ses parts de marché en Chine."

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