Chronique. Utiliser la science pour modifier le climat est une tentation, à des fins agricoles... mais aussi militaires. Un scénario qui comporte de nombreux risques.
Publié le 04/03/2026 à 13:00

Emmanuel Macron devant des Rafale aux Emirats arabes unis, le lundi 22 décembre 2025.
Ludovic MARIN / AFP
On parle beaucoup du dérèglement climatique, et nous en voyons les effets chaque jour, lorsque l’on traverse la France transformée en un lac en raison de crues inédites par leur durée ou leur ampleur, ou encore par l’apparition de tornades subites dans des zones jusqu’alors épargnées. Mais peut-on, à l’instar des illusionnistes du film Insaisissables 2, manipuler la pluie ou le climat ? Et surtout, peut-on risquer de le faire à des fins militaires ?
Ce sujet n’est pas nouveau. Depuis 1945, les scientifiques s’y intéressent, par exemple pour provoquer les pluies par ensemencement des nuages. Le principe ? Utiliser de la neige carbonique, ou des particules d’iodure d’argent, afin de provoquer la cristallisation de gouttes dans les nuages et d'ainsi faire pleuvoir sur commande. Cette technique est bien évidemment étudiée à des fins agricoles, mais aussi à des fins militaires.
Opération "Popeye"
Lors de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis déclenchent l’opération "Popeye" destinée à ensemencer les nuages pendant la mousson afin de prolonger cette dernière et de condamner leurs adversaires à patauger dans la boue. Plus de 2 300 opérations ont ainsi été lancées. Cette technique a d’ailleurs également été utilisée par les soldats français en Indochine.
L’ouvrage Radar : menaces 2035 (Robert Laffont) que j’ai eu l’honneur de coordonner pour le compte du ministère des Armées imagine un futur dans lequel les rayons du soleil sont contrôlés par de gigantesques miroirs placés en orbite, à des fins économiques. Le but ? Permettre d’accroître les rendements agricoles dans les zones les moins ensoleillées. Le résultat ? Une migration de la civilisation en sous-sol, tiraillée entre les zones devenues inhabitables car trop chaudes, et d’autres devenues trop froides. La vie s’installe alors en souterrain ; c’est le scénario baptisé "en sursis" imaginé par les auteurs et prospectivistes.
"Parapluie rafraichissant"
Cette crainte de la géo-ingénierie solaire a fait réagir la communauté scientifique, puisque près de 400 chercheurs ont récemment signé une tribune afin de demander son interdiction. Et nous ne parlons pas là uniquement de miroirs en orbite : l’injection de soufre dans la stratosphère permettrait de générer un "parapluie rafraîchissant" afin de de lutter contre le réchauffement climatique. Mais avec des conséquences encore largement méconnues, raison pour laquelle l’Union européenne en juin dernier a demandé un encadrement strict de la recherche sur les SRM (acronyme anglais pour gestion du rayonnement solaire).
Alors que penser du développement d’une géo-ingénierie à des fins militaires ? Au-delà des exemple déjà mentionnés, il ne s’agit pas là de science-fiction : certains de nos compétiteurs ont ainsi créé des services et des bureaux destinés à étudier les effets utilisables pour les armées de ce type de technologies.
"Vol de nuages"
Ces manipulations globales du climat sont d’autant plus risquées que même si le but n’est pas militaire, le sujet est tout sauf consensuel. Imaginer qu’une puissance manipule le climat, c’est imaginer les conflits qui en découleront irrémédiablement.
D’autant qu’une menace climatique est difficilement attribuable. Or l’attribution est une condition essentielle de la doctrine de dissuasion. Pour pouvoir rétorquer, il faut avant tout savoir qui vous attaque. Alors contre qui utiliser la dissuasion si personne ne sait désigner le coupable d’un "vol de nuages" ?
Comme dans tous les champs scientifiques et technologiques, l’utilisation de techniques innovantes peut à la fois procurer un avantage géostratégique sur nos adversaires, ou démocratiser des techniques qui pourraient in fine exploiter nos vulnérabilités. Personne n’a envie de voir un futur comme celui du film Interstellar, où les cultures agricoles périssent les unes après les autres en raison d’une dégradation de la composition de l’atmosphère.
Jouer avec le climat à des fins militaires ne semble pas la meilleure idée qui soit aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle il faut toujours rester vigilants, identifier les menaces et les risques d’utilisation des nouvelles technologies. Car si la science-fiction a – et c’est sa raison d’être – de l’avance sur nos sociétés, elle a aussi le mérite de nous faire entrevoir les effets des progrès de la science et de la technologie sur nos sociétés. Et sur nos équilibres stratégiques.

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