Les Européens n’ont pas su s’élever à la hauteur de l’enjeu iranien. Mis devant le fait accompli par Washington et Jérusalem, ils vont devoir gérer les conséquences d’une guerre à leur porte qui impacte leur sécurité mais sur laquelle ils n’ont guère de prise. Cueillis à froid par l’intervention américano-israélienne, qui était pourtant prévisible, les dirigeants ont réagi dans la confusion. L’Espagne l’a condamnée, certains l’ont approuvée, la majorité s’est gardée de prendre position.

Bien sûr, Donald Trump a pris, une fois de plus, des libertés avec le droit international et avec la charte de l'ONU - il n’est pas le premier président américain à le faire. Bien sûr, l’implication des Etats-Unis a aussi à voir avec le calendrier électoral - les législatives de mi-mandat, prévues le 3 novembre, se présentent mal pour Trump, et une action d’éclat au Proche-Orient pourrait aider son camp à remonter la pente. Bien sûr, les précédents historiques tendent à prouver que les avions de combat ne sont pas un vecteur adapté pour promouvoir la démocratie.

Il n’empêche : l’opération en Iran se présente comme une occasion historique de contrer et peut-être d’éliminer un régime malfaisant, qui fait régner la terreur depuis un demi-siècle au Proche-Orient et au-delà. Un régime qui a pris pour cible l’Occident, qui s’est fixé pour objectif de rayer Israël de la carte du monde, qui a eu recours à plusieurs reprises au terrorisme contre les intérêts européens, français en particulier. Cette théocratie chiite a promu l’islamisme le plus réactionnaire, opprimé son peuple, éliminé ses opposants, persécuté les femmes. Elle a soutenu activement, depuis quatre ans, la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, devenant ainsi un acteur majeur de l’insécurité européenne.

Pour toutes ces raisons, les dirigeants européens ont raté l'occasion de manifester leur soutien aux Etats-Unis et à Israël, au lieu de se borner à appeler à la désescalade. Ils auraient dû se réjouir plus ouvertement de l’élimination de l’ayatollah Ali Khamenei, le bourreau de son peuple. Cela ne les aurait pas empêchés de dénoncer simultanément le "deux poids, deux mesures" de Donald Trump, lorsque le président américain cible l’Iran mais tolère les exactions de Vladimir Poutine en Ukraine.

D’autant qu’au-delà de l’impératif moral, le conflit menace des intérêts européens essentiels. Il y a le risque de résurgence du terrorisme islamiste. Il y a les flux migratoires, qui ne manqueraient pas d’être relancés si le chaos venait à s’installer en Iran. Il y a le prix de l’énergie, comme l’a montré la flambée des cours consécutive à la décision du Qatar, le 2 mars, de cesser la production de gaz naturel liquéfié après les attaques iraniennes. Il y a aussi la lutte contre la prolifération nucléaire. Il y a encore la liberté du commerce maritime, entravée par les tentatives de l’Iran de bloquer le détroit d’Ormuz et les menaces de ses supplétifs houthistes du Yémen contre les cargos naviguant en mer Rouge. Il y a enfin la sécurité de nos partenaires du Proche-Orient, du Liban aux monarchies du Golfe en passant par la Jordanie et Israël.

Qu’ils le veuillent ou non, les Européens ne peuvent pas se soustraire à ce conflit. Les dirigeants allemand, français et britannique l’ont reconnu lorsqu’ils se sont dits prêts, dans un communiqué commun, à mener "des actions défensives nécessaires et proportionnées pour détruire à sa source la capacité de l’Iran à tirer des missiles et à lancer des drones". Mais jouer la mouche du coche ne suffira pas. La guerre d’Iran est un nouveau choc pour l’Europe, après celle d’Ukraine. Son insuffisance géopolitique, sa vulnérabilité migratoire, sa dépendance énergétique, sa déficience militaire, sont à nouveau exposées au grand jour. Le mieux qu’elle puisse faire désormais est d’aider l’Amérique à gérer au mieux la transition, afin que l’Iran ne devienne pas un énorme trou noir sur son flanc sud-est. Mais pour cela, elle ne peut pas se contenter de rester spectatrice.