Hiver 2023. Grégoire (le prénom a été changé) et Vincent Crouzet échangent des messages sur WhatsApp. Entre l’ancien chef du service mission de la DGSE, une de ses unités les plus secrètes, et son ex-collaborateur, il est question de se voir à Paris ou en Bretagne, d’une vérification d’identité aussi, que Crouzet, connaisseur de la région, pourrait effectuer en Afrique du Sud. L’affaire s’avérera un simple hameçonnage sur les réseaux sociaux.
Trois ans plus tard, l’amitié a laissé place à une hostilité glaciale. "Crouzet s'est inventé un passé qu'il n'a jamais vécu (à part en rêves peut-être), ce qui irrite un peu ceux qui ont vraiment été sur le terrain des opérations clandestines", écrit Grégoire depuis son compte LinkedIn, le 18 février. "Mythomane", lâche-t-il aussi, en commentaire d’un article sur celui qu’il qualifie désormais d’"imposteur qui a probablement trop vu de ‘James Bond’".
En cause, l’autobiographie de Vincent Crouzet, 61 ans, Le jour où je suis devenu espion (L’Observatoire), publiée début février. Désormais chroniqueur sur LCI, où il est présenté comme "expert en renseignement", ce consultant en géopolitique y raconte son recrutement au sein du service secret français, en 1989. Il dirige alors les jeunes giscardiens, le mouvement de jeunesse du président déchu, où il noue des liens avec les oppositions libérales de plusieurs pays du Sud, dont l’Angola. Or la DGSE a justement besoin de relais dans ce pays pétrolier. "Je me souviens de Vincent Crouzet, qui a été président des jeunes giscardiens. Il était très organisé et très versé sur les questions internationales", témoigne Patrick Gérard, président de l’organisation entre 1981 et 1986.
L’ex-politique narre sa formation express aux filatures dans les rues de Paris, l’art de "tamponner" ses cibles, c’est-à-dire d’entrer en contact, qu’il apprend auprès du "Gros", un espion français jadis membre du service action de la DGSE. Il détaille ses missions en Afrique australe, son infiltration du milieu des diamantaires. Tout en décrivant le fonctionnement d’une entité secrète de la DGSE, rattachée à la direction des opérations, qui "ne porte pas de nom, n’a aucune existence et n’apparaît pas encore dans l’organigramme", écrit Crouzet. Il l’appelle le "service clandestin".
Son livre relu par la DGSE
Une partie de l’histoire de ce service a été racontée dans un livre remarqué, en 2017. Dans Les Guerriers de l’ombre (Tallandier), le journaliste Jean-Christophe Notin dévoile l’existence du service mission de la DGSE, qui n’est autre, précise un ancien, que le véritable "bureau des légendes" du renseignement français, ou ce qui s’en rapprocherait le plus. Au sein de ce "service clandestin", des agents secrets sont envoyés recueillir du renseignement dans les zones de crise, parfois pendant des années, avec souvent une fausse identité, un faux métier, à la manière de Guillaume Debailly, faux professeur de lettres en Syrie et vrai espion de la série d’Eric Rochant.
Le 7 février, Jean-Christophe Notin s’est exprimé sur Vincent Crouzet. En mettant en cause, sur X, la véracité de son récit : "Vincent Crouzet dit avoir appartenu au 'service clandestin', en fait le service missions […]. Or ce qu’en dit Vincent Crouzet dans son livre n’y correspond pas. Ni dans les dates, ni dans les personnes, ni dans les intentions, ni dans l’organigramme, ni dans le mode de fonctionnement". Le journaliste conteste, entre autres, la genèse du service mission de la DGSE telle que racontée par Vincent Crouzet. Le consultant la situe en 1980, sur fond de rivalité picrocholine à la DGSE entre la direction du renseignement et la direction des opérations. Notin assure, au contraire, dans ses livres que rien de sérieux n’a existé avant 1989, quand le général Jean Heinrich, directeur des opérations, décide de créer un "outil réservé aux missions les plus pointues".
Echec et mat ? Pas tout à fait car Crouzet peut, lui, compter sur un soutien informel de poids, à savoir… la DGSE elle-même. Selon nos informations, confirmant celles d’Intelligence Online, le service a pu relire l’ouvrage avant publication, et a validé son contenu, en ce qui concerne d’éventuelles atteintes au secret. Pas anodin quand on sait qu’un des principaux dirigeants actuels de "la Boîte", connu sous son pseudo, M., a auparavant cheffé… le service mission. A une des dernières soirées annuelles en l’honneur des anciens de la DGSE, il a été directement saisi du cas Vincent Crouzet. Sans donner suite. "Rien à reprocher à Vincent Crouzet", abonde laconiquement une source proche du renseignement français. L’intéressé, d’ailleurs, a souhaité nous répondre seulement sur ce point : "Je ne nourris pas une polémique qui serait d’abord préjudiciable au service. L’important pour moi est d’être en accord avec la DGSE."
Pour démêler le vrai du faux, L’Express a sollicité une dizaine d’anciens cadres de la DGSE, notamment quatre anciens membres du service mission, Grégoire, Ben, Blaise et Simon (les prénoms ont été changés). Les trois premiers ont côtoyé directement Vincent Crouzet au sein de cette entité prestigieuse de la DGSE. Même en interne, beaucoup d’agents ont longtemps ignoré ses contours réels. "Le service clandestin n’est jamais valorisé, alors que son grand cousin, le service action, est lui totalement admis et valorisé. Et ça nous va très bien", raconte Fabrice, ex-officier du service mission, dans Les Guerriers de l’ombre.
La spécialité de cette unité ? L’infiltration, parfois au long cours, d’abord dans les zones de crise, puis plus globalement dans les pays sensibles. Une sorte de pendant français du mythique service S du KGB, dédié aux "illégaux", ces espions envoyés sous légende dans les pays capitalistes, comme "agents dormants", avant d’être réveillés. La série The Americans les a rendus célèbres ; en 2010, l’affaire Anna Chapman, de son vrai nom Anna Kouchtchenko, arrêtée après quatre ans à graviter sous couverture dans les cercles de pouvoir new-yorkais, est venue rappeler que ces pénétrations sont une réalité. Hormis la Russie, seuls quelques pays comme les Etats-Unis, Israël ou le Royaume-Uni sont réputés détenir ce savoir-faire.
La clandestinité crée des liens indéfectibles ; un petit groupe de ces anciens membres du service mission continue de se côtoyer après leur retraite, ils entretiennent une boucle WhatsApp, se désignent uniquement par leurs pseudos militaires. Grégoire, un des seuls à connaître les détails les plus sensibles de cette orfèvrerie de l’espionnage, en est la figure tutélaire. "C’est le chef qui m’a fait rêver au début", se souvient Simon. Et tant pis si, sur les réseaux sociaux, il lui arrive de tenir des propos outranciers, comme lorsqu’il défend virulemment Jacques Baud, un ex-militaire suisse récemment sanctionné par l’Union européenne pour sa participation à la "propagande" et à la "désinformation" russe. "Relire les ouvrages de Jacques Baud… avant qu’ils ne soient autodafés", écrivait Grégoire sur LinkedIn en janvier, en commentaire d’un message affirmant que "les Etats-Unis et l’Otan sont directement responsables du déclenchement du conflit en Ukraine".
"Les vrais seigneurs étaient ailleurs"
Chez ces glorieux anciens, la nature même de la démarche de Vincent Crouzet suscite une hostilité unanime. "Il profite du système, de l’opacité, pour se mettre en avant", tranche sévèrement Ben. Une recherche de lumière d’autant plus irritante, à leurs yeux, qu’ils ne considèrent pas Vincent Crouzet comme un véritable membre de la DGSE. Jean-Christophe Notin, à l’unisson, lui reconnaît seulement la qualité d’"honorable correspondant", c’est-à-dire de "personne qui, sans appartenir à la DGSE, use de sa véritable activité professionnelle à l'étranger (pas de "couverture" donc), sous sa véritable identité (pas de "légende"), pour rendre des services, ici ou là", dit-il. "Un honorable mytho", l’exécute Ben. Au fond, il est reproché à Vincent Crouzet de s’emparer de la légende du "SM", sans avoir accompli l’exploit qui a fait la renommée de ce service : une immersion de plusieurs années comme "clandé", comme disent les initiés, dans un pays dangereux et sans filet. "Les vrais seigneurs étaient ailleurs", explicite Simon.
Vincent Crouzet n’a jamais appartenu au sens strict à la DGSE – il le revendique d’ailleurs. Il a été recruté sans le moindre contrat, uniquement dans l’optique de délivrer des renseignements en zone de crise, ce que personne ne conteste. Plusieurs anciens l’accusent plutôt d’avoir enjolivé certains détails, comme le fait de laisser entendre qu'il a pu utiliser des identités fictives, c’est-à-dire des faux papiers, ce qui n'était pas le cas. L’épisode du container – le consultant aurait été retenu plusieurs heures, nu, dans un caisson à la frontière de la République démocratique du Congo – a aussi été jugé peu crédible par ses ex-officiers traitants.
A-t-il pu être formé aux ficelles du métier par la DGSE ? Aucun de nos interlocuteurs n’a supervisé ce dossier en 1989. Le "Gros" cité par Vincent Crouzet, existe bel et bien, il s’agit d’un ex-nageur de combat "au physique de nain de jardin", glisse Simon. Mais Grégoire fait valoir que les "HC" ne sont jamais formés, afin qu’ils demeurent naturels en opération et n’essayent pas de "jouer à l’espion". Un constat que Blaise nuance : il reconnaît que les "HC" pouvaient être parfois "légèrement" initiés, ce qui paraît compatible avec le récit de Vincent Crouzet.
Le désaccord principal porte sur l’intensité de sa relation au service secret. La pratique habituelle veut que les "HC" soient entièrement bénévoles, exerçant en marge d’une véritable activité professionnelle. Or Crouzet affirme, à l’inverse, avoir construit ses couvertures, négociant en café, vendeur de barbelés, consultant, à la demande de la Boîte.
Surtout, il assure avoir été rémunéré tout au long de son compagnonnage de plus de vingt-cinq ans avec le service secret. Comment ? Un proche du consultant évoque une entreprise qu’il aurait créée sur les conseils de la DGSE. Un montage voisin de celui de Mélinoé, citée par Jean-Christophe Notin dans un autre de ses opus, La Fabrique des agents secrets, c’est-à-dire la création d’un établissement de complaisance, permettant le versement de salaires réguliers par le biais de faux clients, en réalité des sociétés-écrans contrôlées par la DGSE.
Les trois anciens du service mission ne confirment pas ce montage. Sur la rémunération, ils proposent par ailleurs… trois lectures différentes. Si Grégoire assure que Crouzet n’a jamais été rémunéré, règle du « HC bénévole » oblige, Blaise évoque une rétribution « légère » au début de sa collaboration, tandis que Ben est plus disert. Selon ce dernier, le consultant était surnommé « la cigale » en interne, pour sa propension à dépenser rapidement tout le cash donné à Paris par la DGSE : « Il était grassement payé car c’était un panier percé ».
Si ce système a pu perdurer, c’est que Vincent Crouzet était considéré comme un informateur efficace. « Comme HC, il a fait du bon boulot », reconnaît Ben. Tous reconnaissent que c’est Crouzet qui a informé la DGSE de la mort de l’opposant angolais Jonas Savimbi, en février 2002. Il n’était pas, pour autant, la « star » maison. A la même époque, un autre « HC » du service mission, à la notoriété importante, fournissait des informations si précieuses qu’elles terminaient souvent sur le bureau du président de la République. Mais ceci est une autre histoire secrète.

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