Le 2 février, le sénateur Les Républicains Laurent Duplomb déposait une nouvelle proposition de loi pour soutenir les agriculteurs face à la concurrence européenne. Six mois après une première tentative malheureuse, la recette de l’élu, par ailleurs cadre de la FNSEA, n’a pas changé : à l’écouter, nous n’aurions pas d’autre choix que de réintroduire certains pesticides, au risque sinon de voir des filières entières s’effondrer par manque de rendement. En pleins préparatifs pour le Salon de l’agriculture, caisse de résonance des humeurs agricoles, cette proposition n’a, évidemment, pas manqué de faire réagir. Et pour cause. Depuis l’été dernier, date de la première tentative du sénateur de faire revenir plusieurs néonicotinoïdes dont le très controversé acétamipride, militants, politiques, et chercheurs ne cessent de s'écharper autour de la dangerosité de ces produits - une controverse régulièrement couverte dans L’Express, et sur son site Internet.
Le débat se cristallise autour du rôle que joueraient les résidus de pesticides retrouvés dans l'alimentation et l'eau dans la survenue des cas de cancer. Pour certaines associations de patients écologistes, comme Extinction Rébellion, combat Monsanto, ou encore Cancer colère, il faudrait voir dans les produits phytosanitaires une cause importante, sinon principale, de l'apparition de certaines tumeurs. Face à ce propos martelé depuis les premiers échanges parlementaires, des élus jurent au contraire qu’il n’y a strictement "rien à craindre". Deux scientifiques, la bride lâchée, ont à leur tour pris la plume pour dénoncer dans Le Monde, le 10 janvier, un "cancer backlash": les déterminants environnementaux des cancers seraient, selon eux, niés au profit des causes individuelles (tabac, alcoolisme...) pour des raisons idéologiques et politiques. Une analyse réitérée dans un éditorial du même journal le 22 février.
Ces prises de position, d’une effervescence rare, autant crispées que contradictoires, témoignent de l’émotion : le cancer est un drame immense, la première cause de mortalité en France. La polémique prospère sur l'insuffisance de données. En l’état actuel, la science ne permet pas de jauger du rôle exact des résidus de pesticides dans l'augmentation du nombre de cas. Il n’y a donc pas de réponse simple à la question de savoir si telle ou telle tumeur découverte en population générale est alimentée par la contamination de nos aliments et de l’eau par des résidus de produits phytosanitaires. "Aucune étude épidémiologique robuste, menée en population générale, n’a mis en évidence d’augmentation du risque de cancer associée à ces résidus alimentaires", rappelait ainsi l’épidémiologiste du cancer Catherine Hill, le 4 janvier, dans Le Point.
Des craintes disproportionnées ?
Pour la spécialiste, co-auteur des rapports de l’OMS sur les causes du cancer, les craintes manifestées dans la société civile semblent au contraire "disproportionnées". "Il faut bien sûr poursuivre les études scientifiques, mais pour réduire le risque de développer un cancer, je ne pense pas que ce soit le levier le plus efficace", évoquait-elle en décembre le site Internet de L’Express. Comprendre : il y a de nombreuses causes du cancer mieux démontrées et plus urgentes. Une position déjà défendue le 31 juillet par l’oncologue Jérôme Barrière et le professeur émérite de cancérologie Jacques Robert, qui dénonçaient dans Le Point un "débat déconnecté de la science".
Pour ces deux médecins, rien ne permet de soutenir que la loi Duplomb représente une "attaque frontale contre la santé publique". Une affirmation contenue dans la pétition contre la loi du Duplomb lancée l'été dernier, et qui visiblement, les avait agacés. Même journal, six mois plus tard : "la politisation des cancers est insupportable et mine la démocratie", s’indignaient-ils de nouveau, le 8 février, accompagnés cette fois d’une dizaine de chercheurs, et choix étonnant, de François De Rugy, ancien ministre de la Transition écologique, de Gil Rivière-Wakstein, écrivain, ou encore de Mac Lesggy, vulgarisateur scientifique - des interlocuteurs qui n’ont pourtant jamais contribué à la science.
Ces avis, que certains qualifieraient de "rassuristes", ne sont pas unanimes. Si tous les scientifiques s’accordent à dire que l’alcool et le tabac restent les causes les plus importantes et le principal ennemi à combattre, certains estiment en outre que les données disponibles sur les causes environnementales sont préoccupantes. Et que les résidus de pesticides pourraient un jour s’ajouter à la liste des facteurs de risques évitables comme l’obésité, le manque d’activité physique, l’exposition au soleil, les agents infectieux, ou encore la pollution de l’air… Le 12 février, un collectif de neuf scientifiques appelait ainsi, dans une tribune publiée sur le site de L’Express, à reconnaître que le "problème" n'était "ni réglé, ni mineur". En cause : ces études sur la souris qui s’accumulent pour dire que certains pesticides à petites doses peuvent provoquer des tumeurs, ou encore ces travaux qui montrent des cancers moins fréquents chez les personnes qui mangent des aliments issus de l’agriculture biologique.
De ces éléments se dessine un intervalle des possibles. L’effet des résidus de pesticides n’est pas nul, d’autant que certaines substances interdites considérées comme cancérigènes continuent de circuler, et se retrouvent même dans les cheveux de nos enfants. Mais il n’est probablement pas massif non plus. "Si un jour le rôle des résidus de pesticides était attribué précisément, celui-ci ne serait, selon toute vraisemblance, pas de nature à faire gonfler les chiffres, auquel cas nous en aurions déjà vu les signes", résumait dans L’Express en août 2025 Luc Multigner, épidémiologiste et coauteur d’une expertise collective de l’Inserm, le document de référence en France en la matière. Tout le problème étant qu’entre rien, et beaucoup, il existe tout un monde et, à l’intérieur de celui-ci, on pourrait, un jour, découvrir des victimes dont le sort aurait potentiellement pu être différent. Pour que le consensus puisse se construire sereinement, nos efforts reposeront sur deux jambes. Séparer strictement ce qui relève des faits et de leur interprétation. Et tout mettre en œuvre pour accélérer les recherches.

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